Contes et légendes suisses

Provenant de divers cantons

contes suisses


Le pont volé

Quand Genève était encore une toute petite ville appartenant à Messieurs les Princes de Savoie (c'est donc bien vieux) elle n'avait que deux ponts. Et mieux vaudrait dire passerelles. Car l'un était de bois, taillé en larges poutres, avec une toiture - et l'autre était léger: des troncs, avec leur écorce, et là-dessus des rondins de sapin, tant que vous en voudrez.
Mais venait une crue du fleuve, le terrible Rhône, venaient les grands vents, qui jettent les vagues comme des chevaux emballés, et il fallait sonner la cloche, la grosse, la Clémence. Les hommes accouraient, comme on vient pour les incendies, il fallait s'encorder, essayer de faire passer sous le beau pont les arbres noyés qui formaient un dangereux barrage.
A chaque fois, on sortait de tempête avec un pont tout branlant, qu'il faudrait assurer à frais nouveaux.
Quant à la passerelle, on la voyait rompue trois ou quatre fois l'an.

Et les bonnes femmes de gémir. Car il fallait un grand détour par l'unique pont qui restait, pour aller au marché, et rapporter dans son panier du beurre, des aeufs et un morceau de cabri à mettre en fricot. Les hommes de Genève s'assemblaient en conseil. On entendait les charretiers se plaindre. Ceux qui sortaient de
ville prétendaient qu'ils n'arrivaient pas à sortir, et ceux qui devaient entrer criaient qu'ils avaient été retenus par ceux qui sortaient.
Tout cela parce qu'un seul pont, pour une petite ville qui travaille et grandit, c'est trop peu.
Enfin, les syndics reconnurent qu'il faudrait un grand pont de pierre, que la dépense n'allait pas être petite, mais le Conseil cria tout d'une seule voix que Genève était Genève, et que chacun trouverait bien sa part au fond de son escarcelle.

Et tout le monde s'en fut, criant de joie. Les hommes rentrèrent chez eux et réveillèrent leur femme, pour qu'elle leur fasse un vin chaud en l'honneur du nouveau pont qu'on allait avoir.
On écrivait aux célèbres moines bâtisseurs que dirigeait Benézet, et qui venaient de construire coup sur coup le Pont-Saint-Esprit, et plus bas, le Pont d'Avignon.
Et bientôt arriva un curieux moine, un bien curieux moine, un si curieux moine que mes
sieurs les syndics, en y regardant de près, auraient pu voir qu'il avait sous sa robe un beau pourpoint de soie, qu'il fuyait les églises et ne faisait jamais un signe de croix. Mais les syndics ne regardaient pas le moine. Ils discutaient de la condition qu'il avait posée: « Je vous bâtirai un pont de pierre, plus large et plus beau que tout au monde... mais je veux, contre mon pont, tout ce qui fait la joie de vivre du premier qui passera dessus. » Et il avait ajouté: « Ne me refaites pas le coup du pont du Diable... le premier passant sera un homme, non une bête. »

le moine


En une nuit, le pont fut construit. Large, haut, solide; messieurs les syndics, au matin calculaient déjà de l'oeil qu'un convoi de charrettes pourrait croiser un autre convoi de charrettes, et sans gêner les passants.

Seulement, il y avait foule, aussi, sur la place, et les choses se disent vite, dans une foule: on racontait que la lettre s'était perdue, ou qu'elle avait été volée; on disait que le moine était le diable; on voulait savoir à quelles conditions le pont avait été bâti.
Bientôt, on cria. On disait: Il faut qu'un si beau pont soit payé par la fortune du plus riche. A toi Pernet. Traverse ! Tu nous dois bien ça, malin ! - Mais le syndic interpellé disparut. On criait pour un autre: A toi, Berthelot... A toi, Perrin... à toi Achard, à toi Bouvier...
En un moment, tous les syndics furent disparus, et bien d'autres avec eux. Et la place commençait à ressembler à une fête de petites gens. Il y avait là des femmes au bras de leur mari, et tenant un enfant par la main, et l'enfant tenait à son tour son petit frère. Les hommes se groupaient par métier, parlaient haut, disaient: « Il faut faire quelque chose. » Il y en avait toujours un pour proposer d'aller boire un coup de vin entre amis, en attendant que la situation s'éclaircisse. Mais les femmes disaient: « Non ». Et la mauvaise humeur monta.
- C'est aux maçons à trouver l'homme... ils n'ont pas su nous faire un pont.
- C'est aux charpentiers, dirent les maçons...
Il n'y avait personne qui voulût se dévouer. Même les pauvres avaient peur de perdre encore, ils n'auraient su dire quoi.

Enfin, un homme qui n'avait aucune famille arriva, et dit:
- Ce n'est que cela ? J'y vais. Il faut que quelqu'un se dévoue, ce sera moi.
De l'autre côté du pont, le faux moine avait jeté sa robe. On vit bien que c'était le diable, tout vêtu de belle soie rouge et noire. L'homme marcha à sa rencontre, traversa le pont, s'arrêta au milieu pour regarder le Rhône. Et quand il fut de l'autre côté, le Diable lui serra la main.

le diable

- Pourquoi es-tu venu ?
- Parce qu'il fallait quelqu'un.
Voilà qui est bien dit, reprit le Diable. J'avais décidé de donner cent mille écus au premier qui traverserait mon pont. Je le voyais pleurant. Tu ne pleures pas, tu auras le double, mais je reprends mon pont.
Et comme il aurait tiré un ruban, il reprit le beau pont de pierre, et il fallut plusieurs siècles avant qu'on en fît un autre.


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