Contes et légendes suisses

Provenant de divers cantons


Le Maehrengitzi

« II y a quelque chose qui ne va pas! », dit Abraham le vacher à Nicolas le bouèbe. « Mes membres sont lourds comme du plomb et le moindre effort me met en nage. » Ils sortirent du chalet. Un nuage rougeâtre flottait au-dessus de la montagne. Abraham poursuivit: « La nuit dernière, le Maehrengitzi a crié comme un forcené. Ne l'as-tu pas entendu, Nicolas? » Le bouèbe ouvrit de grands yeux: « Le Maehrengitzi? Qu'est-ce donc pour une bête?
- Un oiseau nocturne, répondit Abraham. Les nuits de lune, quand le foehn souffle, il gémit, et sa plainte ressemble au bêlement angoissé d'une chevrette qu'un renard pour¬chasse. C'est le mauvais esprit de la montagne qui parle par sa voix et annonce un malheur... »
Nicolas frissonna. Subitement, le ciel se couvrit de nuages effrangés. Un coup de vent secoua les branches du vieux sapin qui abritait le chalet. « Regarde, Abraham, qu'est-ce que c'est? », demanda le bouèbe en montrant du doigt le versant de la montagne vis-à-vis où des colonnes vaporeuses, en forme de spirales, semblaient sortir du roc et s'élever dans les airs.
« C'est le Vénitien maudit! », grommela Abraham. Il se précipita derrière le chalet, revint avec une fourche et courut vers le foin qu'il avait étendu le matin avec Nicolas, et que les deux comptaient
rentrer le soir.
A peine Abraham était-il sur le pâturage que le foin, happé par un violent tourbillon, se dressait comme une spirale; le vacher cracha dans sa direction et, en jurant, lança sa fourche pour essayer de retenir le bon foin parfumé qui disparut à jamais dans les airs. « J'ai toujours réussi, gémit-il, à le protéger du Vénitien maudit. » Il se couvrit le visage des deux mains. « Qu'ai-¬je donc fait pour mériter aujourd'hui cette malchance? Et, de plus, deux vaches ont péri, emportées par la fièvre aphteuse. Oh! on a bien raison de dire qu'un malheur n'arrive jamais seul. » Puis il sanglota comme un enfant. Et Nicolas, qui n'avait jamais vu ce maître au cœur dur dans cet état, se mit à pleurer à son tour.

un nuage rougeâtre


Le soir même, Abraham et Nicolas se tenaient sans mot dire devant la grosse chaudière ventrue. Le maître vacher venait de placer le fromage dans sa forme de bois et de le mettre sous presse.
Soudain, on entendit crier le Maehrengitzi, très près, toujours plus près. Il semblait, entre deux hululements, voler d'arbre en arbre et on aurait dit maintenant qu'il se tenait sur le vieux
sapin qui dominait le chalet. La peur agrandissait les yeux de Nicolas. A cet instant, la porte s'ouvrit et, sur le seuil, apparut un singulier personnage. « Il faut que je me réfugie chez vous, dit-il, le Maehrengitzi me poursuit. - T'es-tu moqué de lui? demanda alors Abraham.
- Non, pas précisément, mais j'ai essayé de l'imiter parce qu'il ne voulait pas se taire. Alors il s'est mis à voler derrière moi: c'est une énorme chouette aux gros yeux jaunes phosphorescents... » Furieux, Abraham s'écria: «Tu t'es bel et bien moqué du Maehrengitzi, et tu m'apportes le malheur. Dépêche-toi de déguerpir, sinon tu auras affaire à moi! » L'inconnu ricana: « Si tu me touches, dit-il d'une voix chevrotante, ta main se desséchera. Mais si tu me fais bon accueil, c'est le bonheur que je t'apporterai, et non le malheur. Je connais le moyen de combattre la fièvre aphteuse. »
Abraham se calma et laissa entrer l'inconnu. « Tu connais vraiment un remède? Ce serait une bénédiction. J'ai déjà perdu deux vaches, et une troisième, la plus belle et la meilleure du troupeau, est en train de périr. Si seulement tu pouvais la sauver... » L'inconnu lui coupa la parole: «Je te la sauverai. Mais, tout d'abord, je dois apaiser ma faim. Que ce jeune garçon, dit-il en désignant de ses doigts décharnés le bouèbe, m'apporte une écuelle de crème. » Nicolas, qui grelottait de peur, interrogea son maître du regard. « Donne-lui une écuelle de crème », ordonna Abraham. L'enfant obéit en tremblant.

le maehrengitzi s'enfuit

L'étranger but avidement la crème jusqu'à la dernière goutte. Puis tous les trois se rendirent à l'étable, auprès de la vache malade. L'inconnu tira de sa veste une paire de longs ciseaux, murmura quelques mots incompréhensibles et se tourna vers le bouèbe: « Prends ces ciseaux, mon garçon, et coupe sur l'échine de la vache trois touffes de poils. » Ce travail fut accompli. Alors l'homme poursuivit: « Préparez un perçoir et un gros tampon de bois, puis rendez-vous vers le sapin sur lequel le
Maehrengitzi s'est perché. Quand sonnera minuit au clocher du village, vous forerez un trou dans le tronc de l'arbre et le bouèbe y introduira les trois touffes de poils. Récitez ensuite: Notre Père... et bouchez le trou. Le lendemain, la vache sera guérie et vous n'aurez plus de fièvre aphteuse dans votre chalet. » Un éclair illumina l'étable et aveugla Abraham et Nicolas. Quand ils virent de nouveau clair, l'inconnu avait disparu.
Un peu avant minuit, les deux pâtres montèrent vers le sapin et, quand les douze coups sonnèrent, ils firent le trou, y placèrent les touffes de poils, murmurèrent leur prière et fermèrent l'orifice. Au même instant, il y eut un bruissement dans les branches et le Maehrengitzi s'enfuit en poussant des cris lamentables.
Le lendemain matin, tout le troupeau était en bonne santé et mangeait avec appétit, tirant le foin des râteliers. Et jamais plus le bétail ne fut malade dans ce chalet.
Un siècle s'est écoulé. Abraham et Nicolas ont pris depuis longtemps le chemin du cimetière. Mais le tampon de bois est toujours dans le sapin. Souvent il fut question d'abattre l'arbre, afin d'utiliser son bois pendant qu'il avait encore de la valeur. Personne ne voulut entreprendre ce travail, car tout le monde connaissait l'histoire du Maehrengitzi, de l'étranger et du tampon de bois. Pourtant le règne de la superstition est passé. Et le sapin du chalet, sur lequel personne n'osa lever la hache, est mort dernièrement de vieillesse.

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