Contes et légendes suisses

Provenant de divers cantons


La belle paresseuse

Savez-vous pourquoi les dames d'Oron sont si bonnes ménagères ? Non? Eh bien! écoutez-moi.
Il y avait une fois, voici très longtemps, dans la bonne ville d'Oron (ce n'était encore qu'un village) deux vieux qui vivaient avec leur fille dans une petite ferme délabrée. Délabrée, c'est peut-être beaucoup dire: les murs tenaient bon, le toit était intact, mais quel désordre, mes pauvres amis! Que de poussière sur les meubles, que de vaisselle sale dans l'évier! Et le jardin, donc! Pauvre jardin, il n'y poussait guère que du pissenlit et du chiendent. Bien sûr, le maître et la maîtresse de maison n'étaient plus bien vaillants... Mais enfin, il y avait leur fille, une belle grande fille bien bâtie, qui avait dix-huit ou vingt ans et de la santé à revendre. De la santé, oui, mais de courage, point. Notre Suzon était, de tout le canton, la plus grande paresseuse; une jolie paresseuse, mais si molle et si languissante, la démarche si traînante, la mine si rêveuse qu'à la voir seulement, on se prenait à bâiller. Elle passait ses journées, assise sur le bord de la fenêtre, à regarder le bleu du ciel. Parfois, elle imaginait qu'un prince, tout vêtu de drap d'or, arriva en caracolant devant la petite maison et l'enlevait sur son cheval blanc. Ces belles histoires, ma foi, ne faisaient pas bouillir la soupe...
Cela dura jusqu'au jour où quelqu'un frappa à la porte. Ce n'était pas le prince, hélas, c'était une vieille femme, pauvrement vêtue, qui demandait un verre d'eau et un morceau de pain. Pendant que Suzon la servait, la veille regardai autour d'elle: « La belle, dit-elle enfin, pourquoi portez-vous ce tablier-là?
- Eh! ma bonne mère, j'aimerais mieux une jolie robe, bien sûr.
- Et ces gros souliers, sont-ils faits pou un si joli pied?
- Avec quoi, dit notre plaintive Suzon, voulez-vous que j'en achète d'autres?
- Ma belle enfant, dit la vieille, écoutez-moi bien. Je suis un peu sorcière, et quand il y a un trésor caché, je le sens à je ne sais quel picotement au bout de mon nez. Croyez-moi, il y a un trésor caché dans cette maison! Et pas dans les murs, ni dans le sol de la cave: non, tout près d'ici. Est-ce dans l'armoire à vaisselle? Je ne sais, mais cherchez bien.»
Suzon était paresseuse, mais elle était coquette aussi, et avide comme une pie de tout ce qui brille. Un trésor! Des colliers de perles, des pierres précieuses ! Elle avait si rarement mis le nez dans ses armoires que, mon Dieu, les suggestions de la vieille ne lui parurent pas si sottes. Et de chercher, et de fouiller. Mais elle dut bien voir, au bout d'un moment, qu'elle n'en viendrait pas à bout en s'agitant au hasard. Elle vida dans toute la maison, placards et armoires, essuya la poussière, remit tout en ordre. Quand elle eut fini, point de trésor, mais la maison brillait comme un miroir.

point de trésor


La vieille revint: « Je me suis trompée, ma mignonne. Où avais-je ma pauvre tête? Si le trésor est quelque part, c'est dans votre jardin, enterré. Oh! pas bien profond. Grattez un peu, pour voir. »
La belle prit la bêche, le sarcloir, le râteau. De cassette, de colliers, de diamants, elle n'en trouva pas plus que sur ma main, mais quand elle vit ses carreaux tournés, elle se dit qu'il serait dommage de n'y rien planter. Et pour la première fois, cette saison, on eut dans la petite maison des légumes frais, des fraises, et même des roses. En même temps, notre Suzon était devenue toute nette et plaisante, car le moyen, je vous en prie, de demeurer mise comme une souillon, les cheveux épars et les bas tire-bouchonnés, dans une maison fraîche et fleurie ? Si nette, même, si plaisante et si gaie aussi qu'il fallut bien que le fils des voisins s'en aperçût. A vrai dire, il y avait longtemps qu'il avait un petit penchant pour cette étourdie de Suzon, mais celle-ci, perdue dans ses rêves, n'en avait rien vu.

Cela fit une belle noce

Cela fit une belle noce. Mais le plus étonnant de l'affaire fut certaine belle dame vêtue de brocart d'or, un diadème de lumière sur le front, qui apparut tout à coup à la fête.
Comme elle portait à la main une baguette surmontée d'une étoile, personne ne s'y trompa: c'était une fée des plus authentiques.
- Eh! ma Suzon, dit-elle, et le trésor?
- Le trésor? Ma foi, Madame la Fée, je l'avais oublié.
- Et tu as raison, ma fille, car tu l'as trouvé sans le savoir.
Suzon eut sept filles, toutes ménagères incomparables. Et ces filles, à leur tour, eurent une ribambelle d'enfants, à qui elles léguèrent certaines recettes de confitures, certaines façons de faire le gâteau au vin cuit ou de repiquer les œillets qui font, aujourd'hui encore, l'admiration de tout le canton.


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