Les contes de Noël

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La dinde de Noël

C’était un soir de Noël comme on les représente toujours sur les cartes postales. Toute la journée, la neige était tombée et avait blanchi tout ce qu’elle avait pu trouver sur son passage, et la nuit avait maintenant jeté son voile d’obscurité, en laissant juste un quartier de lune la taquiner.
Il était 22 h, et les maisons du village étaient éclairées ; toutes les petites familles étant à table.
Il y avait toutefois une demeure un peu moins éclairée que les autres, située près d’un lieu qui n’était pas le plus engageant du village, en l’occurrence le cimetière. Mais cela n’empêchait pas la famille qui l’occupait de passer une soirée de Noël dans la joie, dans la salle à manger qu’elle n’avait éclairée qu’avec des bougies, sans doute en référence aux temps anciens, et avec en arrière-plan un superbe sapin richement décoré.
Autour de la table, il y avait le père, Henri, un grand maigre de 35 ans, dont le visage émacié était agrémenté d’une fine moustache aussi noire que sa chevelure taillée en brosse ; la mère, Lucette, une blonde permanentée tout juste trentenaire, et les deux enfants : Rémi, cinq ans, et Julia quatre ans, qui avaient hérité des cheveux couleur de blé de leur mère. Rémi s’était coiffé en tirant impeccablement une raie sur le côté, et Julia avait pris grand soin de tresser ses cheveux. Tout le monde avait mis ses habits du dimanche : un gilet et une cravate pour Rémi et son père ; une robe au col de dentelle pour Julia et sa mère.
Chaque membre de la famille avait mangé d’un bon appétit une douzaine d’huîtres en aspirant avec une certaine volupté la chair citronnée des mollusques, et s’adonnait désormais à la dégustation de boudin blanc.
Le père de famille avalait sa dernière bouchée, lorsque soudain, on sonna à la porte.
— Oh ! fit la mère, qui ça peut bien être ?
— Je vais aller voir, annonça le père d’un ton décidé.
Il alla vite ouvrir, et à la clarté de la lune, découvrit un individu paraissant transi, vêtu d’un grand manteau qui arrivait à ses pieds.
— Pitié, monsieur ! se lamenta aussitôt l’individu. Pitié pour un malheureux qui a marché toute la journée dans la neige, et qui n’a rien mangé depuis hier soir !
— Mais, entrez donc, mon bon ami, fit aussitôt Henri. Vous tombez bien, nous sommes justement à table.
— Ah, Dieu soit loué ! s’exclama l’individu en entrant dans la maison.
Henri referma la porte à clé, et invita l’individu à le suivre. Ils arrivèrent très vite dans la salle à manger, créant ainsi la surprise.
Henri expliqua à sa femme et à ses enfants la détresse de l’individu qui était un parfait vagabond aux cheveux hirsutes, à la barbe de trois jours, et manifestement très sale.
— Asseyez-vous donc à notre table, fit Henri, nous allons passer à la dinde. C’est dommage que vous ne soyez pas arrivé plus tôt, vous auriez pu profiter aussi de nos huîtres et de notre boudin blanc.
— Ah, soyez bénis ! fit le vagabond.
Avec un sourire attendri, Lucette se hâta de placer une assiette et des couverts qu’elle avait prestement sortis d’un buffet rustique, devant l’individu qui s’était assis à la table, sans même avoir pris la peine d’enlever son vieux manteau.
Puis elle se rendit à la cuisine, et en revint avec un large plat au milieu duquel trônait sur un canapé de farce onctueuse, une dinde dodue et fumante, cernée de marrons et de petites pommes de terre rondes et dorées.
— Ah ! fit le vagabond en reniflant à pleines narines l’odeur de la dinde ; cette odeur, cette odeur de dinde, je l’ai sentie alors que j’étais encore au moins à deux kilomètres du village !

dinde de Noël

— C’est vrai ! fit Lucette très flattée, l’odeur de ma dinde arrive si loin que ça ?
— Oh, oui ! fit le vagabond. C’est elle qui m’a conduit jusqu’à chez vous. Mais je ne savais pas que je connaîtrais la plus grande joie de ma vie en étant autorisé à goûter votre merveilleuse dinde !
— Mais allez-y, ne vous privez surtout pas de ce plaisir, fit Henri, sous l’œil admiratif de sa femme et de ses enfants qui louaient en cet instant son humanisme.
Le vagabond ne se priva pas en effet. Et après qu’il ne resta plus rien de la dinde, il partagea avec ses bienfaiteurs, une immense bûche au moka délicat. Le repas avait été largement arrosé de vins blancs et rouges, et Henri n’hésita pas à déboucher une bouteille de champagne pour accompagner ce somptueux dessert. Puis vint l’instant du café et des liqueurs, et pour finir, le père de famille proposa à son hôte un superbe havane.
Ce dernier ne cessait de remercier Dieu, la Providence, et bien sûr cette famille au grand cœur qui lui avait sauvé la vie.
Et bientôt, minuit sonna au carillon d’une horloge invisible.
— Oh, le Père Noël va bientôt passer ! fit le petit Rémi.
— Oui, il faut vite aller se coucher ! renchérit sa sœur.
Leur père les regarda chacun leur tour d’un œil attendri, puis dit :
— Mais voyons, mes chers enfants, vous savez bien que le bon Père Noël est déjà passé. Il nous a déjà apporté notre cadeau.
— Mais quel est ce cadeau ? demanda Lucette, l’air étonné.
— Eh bien, poursuivit Henri, c’est-ce brave homme qui a sonné à notre porte. Ce pauvre vagabond que nous avons nourri à satiété, afin que son sang gagne en abondance et en chaleur.
Le pauvre hère qui n’avait cessé de louer ses bienfaiteurs durant tout le repas, sursauta, puis écarquilla les yeux d’horreur, quand il vit Henri, son épouse et ses deux chérubins, sourire l’un après l’autre, en découvrant des canines étrangement pointues.
— Eh oui, mon ami, fit Henri, je vais maintenant vous mordre à la gorge et vous vider de tout votre sang. Quel beau cadeau de Noël en effet, pour le pauvre vampire que je suis hélas devenu !
Le vagabond se leva brusquement, et voulut s’enfuir, mais il resta bloqué contre la porte de la pièce qui était verrouillée. Henri se leva à son tour, puis marchant vers le vagabond qui demeurait terrorisé, le dos collé à la porte, ne sachant plus comment échapper à son funeste destin, il dit d’un ton sentencieux :
— Eh bien, espèce d’ingrat, voilà comment vous remerciez ceux qui ont eu la bonté de vous ouvrir leur porte, plutôt que de vous laisser mourir de faim et de froid en cette nuit de Noël ! Vous vous êtes gavé de dinde, empiffré de bûche ; vous avez bu nos vins et nos liqueurs à ne plus en pouvoir, et maintenant vous voulez vous enfuir, sans même offrir en retour le peu que l’on vous demande ! Vous devriez être honteux !
Le vagabond, totalement paralysé de terreur, regarda Henri s’approcher de lui. Et à l’instant où le vampire père de famille posa une main ferme sur son épaule, n’y tenant plus d’effroi, il s’abandonna. Une puissante odeur nauséabonde s’en vint aussitôt troubler le délicat fumet de la dinde qui flottait résolument dans la pièce.
Mais sans paraître incommodé, Henri planta sauvagement ses canines dans la gorge du malheureux vagabond, et il ne se passa que quelques minutes, avant que ce dernier ne s’écroulât sur le parquet, complètement raide, blême, exsangue.
Alors, Henri se retourna et regarda sa femme et ses enfants avec un large sourire de contentement, découvrant ainsi ses canines dégoulinantes de sang. Mais ce radieux sourire s’évanouit d’un coup, quand le petit Rémi lança à son père :
— C’est pas bien, papa, ce que tu as fait ! Tu as vidé le sang du monsieur à toi tout seul, sans rien nous laisser !
— Mais ! s’énerva le père, tu ne crois pas qu’il m’a fallu attendre suffisamment longtemps cet instant ? Quand je pense que j’ai bien cru devoir me contenter pour cette veillée de Noël, de boudin et de dinde !
En réaction à la soudaine colère de son père, le petit Henri éclata en sanglots, très vite suivi par sa sœur.
Alors, Lucette sermonna son mari :
— Rémi a raison, tu n’es qu’un égoïste ! Si tu crois que pour lui c’a été plus agréable de manger du boudin et de la dinde ! Il avait bien droit à un peu de sang de mortel, lui aussi ! Et je ne parle pas évidemment, de Julia et de moi !…
Confus, piteux, Henri chercha à se faire pardonner.
— Bon, écoutez les enfants, dit-il, la semaine prochaine, c’est encore fête ; il y aura bien un pauvre mortel qui viendra de nouveau frapper à notre porte. Et celui-là, je vous le promets, je vous le laisserai tout entier. Vous pourrez le vider de son sang à vous tout seul. D’accord ?
Lucette jeta alors un regard doux à son mari, bien qu’elle ne fût pas associée à ses belles promesses faites aux enfants.

***

Le lendemain matin

Mesdames Bélard et Luciole, deux habitantes du village largement octogénaires, se rencontrèrent près de l’église, engoncées dans de chauds anoraks, les pieds enfouis dans d’impressionnants après-skis. Madame Bélard qui venait de parcourir un bon bout de chemin, était l’occupante de la maison située au-dessus de celle jouxtant le cimetière.
— Joyeux Noël, madame Luciole ! s’exclama-t-elle.
— Joyeux Noël à vous aussi, madame Bélard ! répliqua Mme Luciole. Comme vous me voyez, je m’en vais dans votre quartier, au cimetière, souhaiter un bon Noël à mon pauvre Roger. Depuis six ans qu’il est mort maintenant, je ne sais pas s’il peut encore m’entendre, mais enfin, c’est la tradition, à chaque Noël, je vais sur sa tombe.
— On peut dire que vous êtes persévérante, fit Mme Bélard. En ce qui me concerne, je ne vais plus voir mon pauvre Lucien qu’à la Toussaint. Il faut dire que lui habite le cimetière depuis plus de quinze ans.
L’autre hocha la tête, puis changeant radicalement de sujet, elle demanda :
— Au fait, vous avez passé un bon réveillon ?
— Oh, je me suis contentée d’un bol de bouillon et d’une tartine. Vous savez, avec mon cholestérol et ma vésicule, je dois faire attention.
— C’est comme moi avec mon foie et mon pancréas. C’est pour ça que je me suis contentée de quelques patates et d’un peu de jambon. Ce n’est plus à nos âges qu’on peut se permettre de réveillonner.
— C’est sûr, madame Luciole. Mais enfin, pour ce midi, je vais quand même m’offrir un morceau de boudin blanc.
— Vous avez tort, madame Bélard, ça pourrait bien vous rendre malade !
— Bah, on verra.
Puis après un instant d’hésitation, Mme Bélard poursuivit :
— Au fait, madame Luciole, vous savez ce que j’ai cru apercevoir hier soir ?
— Non, fit Mme Luciole, intriguée.
— Eh bien, il m’a semblé apercevoir comme de la lumière à la maison près du cimetière. Une lumière faible, mais une lumière quand même !
— C’est pas possible ! s’exclama Mme Luciole.
— Si ! Et en passant ma tête à la fenêtre, avec le vent qui soufflait, j’ai cru renifler comme une odeur de dinde venant également de cette maison.
— Mais ce n’est pas possible ! s’écria presque Mme Luciole. Vous savez bien que tous les membres de la pauvre famille qui habitait là-bas, sont morts de façon bien mystérieuse il y a tout juste un an. À l’heure qu’il est, ils ne peuvent plus guère manger de dinde, tout comme mon pauvre Roger et votre pauvre Lucien.
— C’est vrai tout ce que vous me dites là, madame Luciole, mais peut-être qu’il y a de nouveaux occupants…
— Non, aux dernières nouvelles, on n’avait encore retrouvé aucun proche de cette malheureuse famille. La maison est maintenant abandonnée Il faut craindre qu’à la longue, elle finisse par tomber en ruine. Mais bon, puisque je vais par là, si jamais je rencontre des revenants, je vous le signalerai, madame Bélard.
— Oui, c’est cela, fit cette dernière avec un sourire jaune.
Puis les deux octogénaires se quittèrent, et Mme Luciole partit d’un bon pas malgré son grand âge et l’épaisse couche de neige qui couvrait le sol. Elle arriva au bout d’un moment au niveau de la demeure de Mme Bélard, une coquette habitation de briques rouges qui n’était pas exempte d’une touche de romantisme avec son toit blanchi, et continua pour atteindre bientôt la maison jouxtant le cimetière.
Celle-ci offrait un tout autre aspect. Sa façade était tristement grise, comme si elle reflétait ainsi le drame qui avait eu lieu un an plus tôt, et les rideaux des fenêtres paraissaient raides de poussière derrière les vitres brouillées. Oui, il émanait bien de cette demeure jadis joyeuse malgré la proximité du cimetière, une impression de pesante mélancolie.
En voyant ce spectacle d’abandon, revenaient à l’esprit les articles du journal local qui avaient relataient l’année précédente la disparition mystérieuse de la famille qui habitait là : le père, la mère et les deux enfants retrouvés tous morts dans leur lit, blêmes, comme vidés de leur sang, et surtout portant à la gorge, la trace étrange d’une morsure.
Certains de ces articles avaient un tant soit peu versé dans l’irrationnel en mentionnant la proximité du cimetière ; et d’autres franchement dans le pathétique, quand avait été rapporté que l’on avait retrouvé sur la table de la salle à manger, les vestiges du réveillon de Noël, dont notamment une carcasse de dinde.
Mme Luciole s’était arrêtée pour regarder la maison avec le cœur serré. Elle allait repartir afin de gagner le cimetière et la tombe de son pauvre Roger, lorsque d’un coup, ses narines se mirent à palpiter. Il ne s’écoula alors qu’une poignée de secondes, puis sa bouche et ses yeux s’arrondirent, son visage parsemé de rides pâlit, et d’un mouvement vigoureux, elle fit demi-tour pour repartir vers le centre du village d’un pas accéléré.
Ses lèvres se mirent tout d’abord à bouger, sans qu’elle ne pût pour autant émettre une parole ou un son ; puis, petit à petit, tandis que son pas s’accélérait encore, elle parvint à bégayer :
— Mais…mais…c’est pas possible. Il…il y a vraiment une odeur de dinde !…

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