Les contes d'humour

humour


Une vraie poire

Tout à coup, ce gros petit bonhomme joufflu qui
n’avait pas desserré les lèvres depuis une heure qu’il
était devant moi, poursuivit ainsi, à voix haute, son
histoire commencée, sans doute, intérieurement :
– Vous comprenez bien que ça ne pouvait pas durer
comme ça plus longtemps !
Et comme il me regardait, je crus qu’il était de la
plus élémentaire courtoisie de sembler m’intéresser :
– Ça ne pouvait pas durer plus longtemps comme
ça ? m’enquis-je non sans sollicitude.
– Non, mille fois non ! Et à ma place vous en
eussiez fait tout autant.
– Je ne sais pas trop ! fis-je par esprit de taquinerie
et aussi pour pousser mon interlocuteur à de plus
précises confidences.
– Vous auriez agi, riposta le gros petit bonhomme
joufflu, comme vous auriez cru devoir agir, et moi j’ai
agi comme j’ai cru devoir agir... Et la preuve que j’eus
raison d’agir ainsi, c’est que je m’en trouve
admirablement, de cette détermination, aussi bien au
point de vue physique qu’au point de vue moral...
Tenez, je suis, à l’heure qu’il est, un gros petit
bonhomme joufflu, n’est-ce pas ?... Eh bien ! l’année
dernière, à la même époque, j’étais un mince petit
bonhomme sec.
– Et au moral, donnez aussi une comparaison.
– Mon âme, l’année dernière, ma pauvre âme,
n’était pas à prendre avec des pincettes... Aujourd’hui,
on en mangerait sur la tête d’un teigneux.
– Alors, vous avez bien fait d’agir ainsi.
– Je suis heureux d’avoir l’approbation d’un homme
d’esprit comme vous.
(Devant cette petite déclaration flatteuse, mais si
juste, je crus un instant que le petit gros homme joufflu
était au courant de ma personnalité. Légère erreur, vite
reconnue.)
J’avais fini par m’intéresser aux événements passés
sous silence par mon voisin. Tel le lecteur tant
passionné par un feuilleton de rencontre qu’il en
recherche le début sans tarder.
Mon bonhomme ne se fit pas autrement tirer
l’oreille et tomba bientôt dans mon habile panneau (Pleyel).

pièces d'or

– Dès mon arrivée à Paris, dit-il, lesté d’un joli petit
patrimoine assez rondelet, je fus tout de suite
remarquable par le grand nombre de mes amis et de
mes maîtresses... Avez-vous jamais vu une pelletée de
neige fondre sous le soleil de messidor ?
– Je n’oserais l’affirmer.
– C’est fâcheux, car vous auriez ainsi une idée de la
rapidité avec laquelle se volatilisèrent mes ors et mes
argents au double feu de l’amour et de l’amitié. Un
beau jour, mon notaire, qui est un réputé farceur,
m’écrivit que j’avais encore, au sein de sa caisse, une
belle pièce de 72 francs et quelque chose ; le tout à ma
disposition... Voyez-vous ma tête d’ici ?
– Comme si j’y étais !
– Eh bien ! vous vous trompez du tout au tout, car,
en post-scriptum, mon joyeux tabellion m’annonçait
que ma vieille horreur de tante Blanche venait de
claquer m’instituant son seul héritier, pour embêter les
autres. Joie de mes amis ! Délire de mes maîtresses !
Cette joie, ce délire me parurent provenir de mobiles
louches. Était-ce bien pour moi que ces gens se
réjouissaient ? Serait-ce pas uniquement pour eux ? Un
léger examen me confirma dans la probabilité numéro
deux. Et c’est alors que je pris la virile attitude dont il a
été question plus haut.
– Ah ! nous y voilà !
– Je fis mon compte. J’avais vingt-sept amis et dix-
huit maîtresses, tous, en apparence, plus charmants,
plus dévoués, plus désintéressés les uns que les autres.
Dès que j’entrais quelque part : « Tiens ! voilà Émile !
Viens que je t’embrasse, mon petit Mimile ! Bonjour,
Émile ! » Et c’étaient des poignées de main, et des
bécots, comme s’il en pleuvait ! Je m’amusai à établir
le prix de revient de ces marques d’affection : une
poignée de main me revenait, l’une dans l’autre, à 2 fr.
75 ; un bécot, à 11 fr. 30. Ça n’a l’air de rien ; mais à la
fin de l’année, avec ce train de maison, on n’a même
plus de quoi donner 3 francs à son facteur... Enrayons !
fis-je d’une voix forte. Et à partir de ce moment, tous
les jours que Dieu fit (et il en fait, le bougre ! comme
dit Narcisse Lebeau), je saquai tantôt un ami, tantôt une
maîtresse.
– Et allez donc !
– Oh ! je n’agissais pas à l’aveuglette. Je m’étais
mis en tête de ne conserver de cette tourbe qu’un ami et
qu’une amie, le meilleur et la meilleure ; j’employai le
procédé dit sélection par élimination. Vous saisissez ?
– Comme un huissier.
– Chaque jour, c’était le plus fripouille de mes
camarades ou la plus rosse de mes bonnes amies que
j’exécutais froidement... Si bien qu’au bout de
quarante-trois jours je n’avais plus à mon actif qu’un
bonhomme et qu’une bonne femme, mais, ces deux-là,
la crème des crèmes ! Un garçon fidèle, incapable d’une
trahison, m’adorant, et toujours prêt à se fiche à l’eau
pour moi ! Une fille exquise, folle de moi, ignorante des
questions d’argent : en un mot, m’aimant pour moi-même !
– Deux perles, quoi !
– Deux perles du plus pur Orient ! Alors, je les pris
avec moi, et nous vivons, tous les trois, dans ma petite
propriété, comme de véritables coqs en plâtre.
– Mais au moins, votre ami s’entend-il bien avec
votre petite camarade ?
– Dans la perfection !... Encore pas plus tard
qu’hier, je les ai trouvés couchés ensemble.

( Alphonse Allais )


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