Les contes d'humour

humour


The perfect drink

Bien que l’heure ne fût pas, à vrai dire, encore très avancée,
une soif énorme étreignait les gorges du Captain Cap
et de moi (triste conséquence, sans doute, des débauches de la veille.)
D’un commun accord, nous eûmes vite défourché
notre tandem, cependant que notre regard explorait l’horizon.
Précisément, un grand café très chic, ou d’aspect tel, se présenta.
Malgré l’apparence fâcheusement heuropéenne (l’h est aspiré)
de l’endroit, tout de même nous voulûmes bien boire là.
– Envoyez-moi le stewart ! commanda Cap.
– À votre disposition, monsieur ! s’inclina le gérant.
– Donnez-nous deux grands verres.
– Voilà, monsieur.
– Je vous dis deux grands verres, et non point deux dés à coudre.
Donnez-nous deux grands verres.
– Voilà, monsieur.
– Enfin !... Du sucre, maintenant.
– Voilà, monsieur.
– Non, pas de ces burlesques morceaux de sucre... Du sucre en grain.
– Voilà, monsieur.
– Pas, non plus, de ce sucre de la Havane qui empoisonne le tabac.
– Mais, monsieur...
– J’exige du sucre en grain des Barbades.
C’est le seul qui convienne au breuvage que je vais accomplir.
– Nous n’en avons pas d’autre que celui-là.
– Triste ! Profondément triste ! Enfin...
Et Cap jeta au fond de nos verres quelques cuillerées
de sucre qu’il arrosa d’un peu d’eau.
– Et maintenant, deux citrons !
– Voilà, monsieur.
Cap jeta un regard de profond mépris sur les citrons apportés.
– Deux autres citrons !
– Voilà, monsieur.
Ici, Cap entra dans une réelle fureur :
– Je vous demande deux autres citrons !... Entendez-vous ?
Deux autres citrons ! Deux autres !
Non point two more, mais bien two other ! Des citrons autres !
Vous me f...-là des limons de Sicile !
alors que je rêve uniquement de citrons provenant de l’île de Rhodes...
Avez-vous des citrons provenant de l’île de Rhodes ?
– Pas pour le moment.
– Ah ! c’est gai ! Enfin...
Et Cap exprima dans nos verres le jus des limons de Sicile.

Old Tom Gin


– Du gin, maintenant ! Quel gin avez-vous ?
– Du Anchor gin et du Old Tom gin.
– Du vrai Anchor ?
– Du vrai.
– Du vrai Old Tom ?
– Du vrai.
– Et du Young Charley gin ? Est-ce que vous en avez ?
– Je ne connais pas...
– Alors, vous ne connaissez rien. Enfin...
Et Cap, à chacun, nous versa une copieuse (ah ! que copieuse !)
rasade de Old Tom gin.
– Remuons ! ajouta-t-il.
À l’aide d’une longue cuiller, nous agitâmes ce début de mélange.
– De la glace, maintenant !
– Voilà, monsieur.
– De la glace, ça !
– Mais parfaitement, monsieur !
– D’où vient cette glace ?
– De l’usine d’Auteuil, monsieur !
– L’usine d’Auteuil ? Elle est peut-être admirablement outillée
pour fournir de l’eau bouillante à la population parisienne,
mais elle n’a jamais su le premier mot du frigorifisme.
Vous pouvez aller lui dire de ma part...
– Mais, monsieur !
– D’ailleurs, je ne connais qu’une glace vraiment digne de ce nom :
celle qu’on ramasse l’hiver dans la Barbotte !
– Ah !
– Oui, la Barbotte ! La Barbotte est une petite rivière
qui se jette dans le Richelieu, lequel Richelieu se jette
dans le Saint-Laurent... Et savez-vous le nom de la
petite ville qui se trouve au confluent du Richelieu et du Saint-Laurent ?
– Ma foi, monsieur...
– Ah ! vous n’êtes pas calés en géographie, vous autres Européens !
La petite ville qui se trouve au confluent
du Richelieu et du Saint-Laurent s’appelle
Sorel... Et surtout, n’allez pas confondre Sorel en Canada
avec la très jolie et très séduisante Cécile Sorel
ou avec Albert Sorel, l’éminent et très aimable nouvel académicien !
Jurez-moi de ne pas confondre !
– Volontiers, monsieur !
– Alors, donnez-moi votre sale glace de l’usine d’Auteuil.
– Voilà, monsieur !
Et Cap mit en nos breuvages quelques factices icebergs.
– Vous n’avez plus, désormais, qu’à nous apporter
deux bouteilles de soda... Quel soda détenez-vous, ici ?
– Mais... le meilleur ! Du schweppes !
– Ah ! Seigneur ! Éloignez de moi ce calice !
Du schweppes !... Certainement, le schweppes n’est pas
une marque dérisoire de soda, mais auprès de celui que
fabrique mon vieux old fellow Moonman de Fall-River,
le schweppes-soda n’est qu’un fangeux, saumâtre et miasmatique breuvage !...
Enfin... Donnez-nous tout de même du schweppes !
– ... Dit mon père, hugolâtrai-je.
C’était fait ! Nous n’avions plus qu’à lamper notre drink,
largement, comme font les hommes libres, forts,
rythmiques et qui ont la dalle en pente...
... Quand le gérant eut l’à jamais regrettable idée
de nous apporter des chalumeaux.
La combativité de Cap n’en demandait pas davantage.
– Ça, des pailles ! fit-il avec explosion.
– Mais, monsieur...
– Non, ça, ça n’est pas des pailles !
C’est de la paille, et de la paille périmée, sortant de dessous –
saura-t-on jamais ? – quelles innommables vaches !
Je n’ai point accoutumé à boire en des étables.
En allons-nous, mon ami, en allons-nous !
Cap jeta sur le marbre de la table une suffisante
pièce de cent sous, et nous partîmes vers le prochain mastroquet,
où nous nous délectâmes à la joie d’une chopine de vin blanc,
un peu de gomme et un demi-siphon !

(Alphonse Allais)


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