Les contes d'humour

humour


Pauvre garçon !
ou la vie pas drôle

– Y a qu’à moi que ça arrive, ces machines-là !
Mon respect bien connu pour la vérité m’oblige à
confirmer l’exactitude du dire de mon ami.
Véritablement, il n’y a qu’à lui que ça arrive, ces machines-là !
Des catastrophes ? Non, pas des catastrophes ; mais
un bombardement sans cesse ni trêve de petites
mistoufles comiques, pittoresques et jusqu’alors invues.
Il a fini par en prendre son parti, le pauvre
mésaventurier, et lui-même nous conte ses plus récentes
histoires avec un bon sourire ahuri, mais résigné.
– Y a qu’à moi que ça arrive, ces machines-là !
conclut-il sagement.
Ça m’est toujours une bonne fortune de le
rencontrer, certain que ma soif de nouveau trouvera son
compte – un peu cruel, peut-être – au récit d’infortunes inédites.
– Quoi de nouveau, mon vieux ? fais-je
hypocritement. Toujours content ?
– Content ?... Tu te moques de moi, dis ?
Content !... Enfin, je me fais une raison ! Et toi ?
– Parfaitement heureux, merci, plus heureux même que je mérite.
– Ça ne se mérite pas, le bonheur...
malheureusement !... Car ça commencerait bien à être mon tour.
– Encore embêté ?
– Bien sûr !... Imagine-toi que j’ai couché au poste, lundi dernier.
– Couché au poste, toi ! le plus tranquille des hommes !
– Parfaitement ! Moi, le plus tranquille des hommes !... j’ai couché au poste !
– Et pour quelle cause ?
– Pour cause de soûlographie.
– Pour cause de soûlographie, toi ! Le plus sobre des hommes !
– Parfaitement ! Moi, le plus sobre des hommes !
Couché au poste !... Pour cause de soûlographie !
– Mais, enfin...
– Oh ! ça n’est pas bien compliqué, va !... Lundi
dernier, je rencontre rue Royale, vers six heures, Cap
(Martin), le cousin du Captain. Il me fait entrer à l’Irish
Bar, et commande un gin-soda. Moi, qui ai la profonde
horreur de toutes ces saloperies anglo-saxonnes, je
demande un simple vermout-cassis... Une heure après,
j’étais couché, ivre-mort au poste de l’Opéra.
– Ivre-mort ? Avec un vermout-cassis ?

vermouth-cassis


– Parfaitement !... Y a qu’à moi que ça arrive, ces
machines-là ! Voici ce qui s’était passé : Tu sais que
chez Reynolds, on sert le gin dans de grandes carafes
qu’on pose devant le client... Moi, prenant ça pour de
l’eau, j’ai gorgé mon vermout de ce spiritueux.
– Tu ne t’es pas aperçu en buvant ?
– Si... Je me disais : Voilà un vermout-cassis qui a
un drôle de goût !... Ça doit être un vermout-cassis
américain !... Tu vois ça d’ici !... En sortant, je me suis
mis à sauter sur les bancs du boulevard, à embrasser les
bonnes femmes dans les kiosques à journaux, et à
raconter aux sergots que j’avais connu Félix Faure à la
tête d’une maison mal famée de Châtellerault ! Tu
devines bien qu’à ce train je n’ai pas moisi à l’air libre !
– Mon pauvre vieux !
– Y a qu’à moi que ça arrive, ces machines-là !...
Et la semaine dernière, donc !
– Quoi encore ?
– Je me commande un complet chez un petit tailleur
qu’on m’avait recommandé... Un complet à carreaux
épatant ! J’étrenne mon costume par une pluie
torrentielle, sans parapluie, bien entendu (y a qu’à moi
que ça arrive, ces machines-là !). Bon ! je vais me
sécher à la Bibliothèque nationale, près d’un poêle.
Voilà-t-il pas que mon complet, en séchant, se rétrécit,
se rétrécit, au point que je semblais m’être vêtu avec le
costume volé d’un petit garçon d’une douzaine
d’années !
– Ça, ça peut arriver à tout le monde.
– Oui, mais ce qui ne peut arriver qu’à moi, c’est le
raisonnement que m’a tenu le tailleur quand je suis allé
lui faire des reproches. Comme cet industriel le prenait
de haut, assurant que les waterproofs n’étaient pas sa
spécialité et que, moi, je lui disais simplement et
souriant : « Pardon, monsieur, votre marchandise a
perdu, sous l’averse, environ vingt pour cent de sa
superficie, il serait de toute justice que vous tinssiez
compte de cet incontestable déchet », il me répondit,
avec un toupet d’enfer : « Pardon, monsieur, si ma
marchandise, au lieu de rétrécir, s’était allongée et
élargie, seriez-vous venu de votre plein gré m’apporter
une somme proportionnelle et supplémentaire ? »
Qu’est-ce que tu veux objecter à ça ?
– Rien, mon pauvre ami.

costume

– Je te le disais bien, mon vieux, y a qu’à moi que ça
arrive, ces machines-là !
– Et du côté du cœur, au moins, es-tu plus heureux ?
– Ah ! oui, parlons-en, il est chouette, mon cœur !...
Jeudi dernier, je vais dîner dans la famille Crauck, et je
tombe éperdument amoureux d’Odile, l’aînée des
jeunes filles...
– Je la connais, la petite Crauck (Odile), charmante !
– Éperdument amoureux ! Le lendemain, je la
rencontre dans une soirée, et je lui annonce ma visite
pour le lendemain. Elle semble un peu étonnée et me
demande la cause de cette démarche... Tu sais comme
on est bête quand on est très amoureux ?
– Je sais.
– Alors, je lui dis : « Mademoiselle, c’est que j’ai
laissé quelque chose chez vous. – Quoi donc ?
demande-t-elle. – Mon cœur !... » Ça n’était pas,
évidemment, très spirituel, mais quand on est sincère...
– Et que t’a-t-elle répondu ?
– Jamais tu ne t’en douterais, et si froidement :
« Monsieur, a-t-elle dit, je n’ai pas trouvé l’objet dont
vous parlez, mais ce soir, en rentrant, je dirai à la bonne
de regarder... Il est peut-être dans les balayures ! »
– Mon pauvre garçon !
– Y a qu’à moi que ça arrive, ces machines-là !

(Alphonse Allais)


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