Les contes d'humour

humour


Le petit loup et le gros canard

IDYLLE

Voilà environ quinze jours – comme le temps passe,
tout de même ! qui est-ce qui dirait qu’il y a déjà quinze jours ?
– j’eus l’occasion de passer une nuit à l’hôtel Terminus de Marseille.
Je serais désolé que les excellents tenanciers de cette
maison perçussent, à travers les paroles que je vais dire,
la moindre attitude agressive ou simplement querelleuse ;
mais je dois déclarer qu’en ce Terminus
les appartements sont séparés les uns des autres par
une substance qui trouverait beaucoup mieux son emploi
dans la confection d’un parfait téléphone que dans celle
d’une raisonnable cloison. J’ai vu, dans ma longue
carrière d’ingénieur acousticien, bien des matières
excellentes conductrices du son, mais jamais je n’en
rencontrerai une seule comparable, même de loin, à
celle dont sont pétris les murs de l’hôtel Terminus à Marseille.
Des fois, c’est gênant.
Des fois, c’est rigolo.
Cette fois, ce fut rigolo.
Ce fut rigolo, parce que la chambre voisine de la
nôtre était occupée par un loup et par un canard.
Ne frottez pas vos yeux, vous avez bien entendu :
la chambre voisine de la nôtre était occupée par un loup et par un canard.
Un loup et un canard dans une chambre d’hôtel !
Pourquoi pas ? Tout arrive, même à Marseille.
En dépit des pronostics et des quasi-certitudes que
n’eussent pas manqué de tirer les esprits clairvoyants,
le loup ne dévora point le canard, si ce n’est de caresses.
– De caresses ! vous récriez-vous. Des caresses entre canard et loup !

petit loup

– Des caresses, parfaitement !
Le loup aimait le canard, et le canard aimait le loup.
Monstrueux ! dites-vous. Pourquoi cela ?
Avez-vous donc jamais vu, dans les foires,
le produit incestueux de la carpe et du lapin ?
Et puis, quelque chose contribuait à rendre moins
anti-nature les tendresses entre le carnassier et
le volatile : leur dimension réciproque.
Le loup était un loup de petite taille et le canard
un canard de forte stature.
Ou du moins, je me plus à les considérer ainsi
d’après leur conversation.
Le loup appelait le canard : Mon gros canard,
cependant que le canard interpellait le loup : Mon petit loup.
Tout compte fait – et surtout pour faire cesser toute
plaisanterie qui a trop longtemps duré – nos voisins
n’étaient, zoologiquement parlant, ni un loup, ni un canard.
Ils étaient évidemment des amoureux et sans doute des néo-conjoints.
Bientôt, je m’endormis au roucoulement de cette
pseudo-ménagerie disparate, et au petit jour, je fus
éveillé par des mon petit loup et des mon gros canard sans fin.
– Ils doivent être gentils, ces petits-là ! pensai-je.
Et des jours s’écoulèrent.
... Samedi dernier, nous nous trouvions à Nice, dans un restaurant :
À une table tout près de la nôtre vinrent s’asseoir un
monsieur et une dame qui ne suscitèrent point,
tout d’abord, notre intérêt.
Mais quand nous entendîmes :
– Encore un peu de langouste, mon petit loup ?
– Volontiers, mon gros canard !
Vous concevez d’ici notre joie !

gros canard

Avoir sous la main un petit loup et un gros canard
qu’on avait considérés jusqu’alors comme l’apanage
exclusif de la chimère ! Pouvoir les contempler, les frôler peut-être !
Et nous contemplâmes !
Un penseur doublé d’un écrivain a exprimé un jour
cette subtile idée que la réalité ne vaudra jamais le rêve.
Comme il avait raison, ce penseur doublé d’un écrivain !
Ah ! il était chouette, le gros canard !
Ah ! elle était chouette, le petit loup !
Son nez, au gros canard, était la proie d’un turbulent
eczéma. Ses deux douzaines de cheveux demeurés
fidèles se tournaient, se contournaient et se
recontournaient sur son crâne pour donner, à une portée
de fusil, l’illusion d’un système pileux follement développé.
Quant au petit loup, elle donnait plutôt l’illusion
d’une femelle de kanguroo dont on aurait craint, tout le
temps, que les gros yeux tombassent dans la
mayonnaise de sa langouste.
Et ce qu’ils disaient !
Le gros canard parlait de l’année véritablement
rigoureuse, et que ça ferait de la misère, et que la
misère est mauvaise conseillère aux pauvres gens,
et qu’on n’avait pourtant pas besoin de ça, en France !
Et le petit loup concluait :
– Il faudra, cette année, que les riches soient assez
raisonnables pour faire un peu la charité !
Le gros canard sembla touché jusqu’aux larmes des
sentiments si pitoyables de son petit loup chéri, dont les
yeux persistèrent à me donner des inquiétudes par leur
tendance à choir dans les assiettes.

( Alphonse Allais )


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