Les contes d'humour

humour

Une industrie intéressante

D’un seul coup, Cap lampa le large verre de
manitoba qu’on venait de lui servir, et me dit :
– Alors, ça vous embête tant que ça, la pénible
incertitude où vous pataugez !
– Quelle pénible incertitude, dites-moi, Captain ?
– De savoir au juste où vont les vieilles lunes ?
– Moi !... Je vous assure bien, Cap, que les vieilles
lunes sont parfaitement libres d’aller où bon leur
semble, et que jamais je n’irai les y quérir !
Comme si son oreille eût été de granit, Cap persista :
– Et aussi les neiges d’antan, mon pauvre ami !
L’angoisse vous étreint de leurs destinées !
– Ainsi que le poisson d’une pomme, je me soucie
des neiges d’antan... Ah ! certes, Cap, je suis torturé par
une hantise, mais d’un ordre plus humain, celle-là, et j’en meurs !
Je croyais que Cap allait s’intéresser à ma peine et
m’interroger. Ah ! que non point !
– Et aussi les vieux confetti, n’est-ce pas ? continua-t-il, immuable.
Cette fois, je changeai mes batteries d’épaule, et,
pour déconcerter son parti pris, je feignis de
m’intéresser prodigieusement au sort des vieux confetti.
– Ah ! les vieux confetti ! m’écriai-je, les yeux
blancs. Où vont les vieux confetti ?
Cap tenait son homme.
– Je vais vous le dire, moi, où vont les vieux confetti.
Et pour donner un peu de cœur au ventre de Cap, je
priai le garçon de nous remettre deux excellents manitoba.
– Les vieux confetti ? Il n’y a pas de vieux confetti,
ou plutôt, il n’y en aura plus.
– Allons donc ! Et comment ce phénomène ?
– À cause de la Nouvelle Société centrale de lavage
des confetti parisiens, dont je préside le conseil d’administration.
– Vous m’en direz tant !
– Rien de plus curieux que le fonctionnement de
cette industrie. Je sors de l’usine et j’en suis émerveillé.
– Des détails, je vous prie, Cap !
– Voici, en trois mots : Le lendemain du mardi-gras
et autres jours fous, des employés à nous, munis d’un
matériel ad hoc ramassent tous les confetti gisant sur le
sol parisien et les rapportent au siège social, 237, rue
Mazagran.
– Bon.
– On les soumet à une opération préalable qui
s’appelle le triage, et qui consiste à séparer les confetti
secs des confetti mouillés. Les premiers passent au
ventilateur, qui les débarrasse de la poussière
ambiante : c’est le dépoussiérage.
– Je l’aurais parié !
– Ceux-là, il n’y a plus qu’à leur faire subir le
défroissage, opération qui consiste...
– À les défroisser.

confetti

– Précisément ! au moyen d’un petit fer à repasser
é levé à une certaine température... Restent les confetti
mouillés. On les mène, au moyen de larges trémies
é picycloïdales, dans de vastes étuves où ils se dessèchent.
– C’est ce que vous appelez le desséchage, hein ?
– Précisément !... Une fois desséchés, les confetti
sont violemment projetés dans une boîte dont la forme
rappelle un peu celle d’un parallélipipède. Cette boîte
est munie d’une petite fente imperceptible de laquelle
s’échappe, – un à un, – chacun des petits disques de
papier. À la sortie, le confetti est saisi par une
minuscule pince à articulation et soumis à l’action
d’une mignonne brosse électrique et vibratile. C’est ce
que nous appelons...
– Le brossage.
– Précisément !... Une autre sélection s’impose.
Parmi les confetti ainsi brossés, il s’en trouve quelques-
uns maculés de matières grasses, phénomène provenant
de leur contact avec les ordures ménagères. Ces
derniers sont soigneusement séparés des autres.
– C’est ce que vous appelez le séparage.
– Précisément !... Les confetti gras sont trempés
dans une solution de carbonate de potasse qui saponifie
les matières grasses et les rend solubles. Il ne reste plus
qu’à les laver à grande eau pour les débarrasser de toute
réaction alcaline. Nous obtenons ce résultat au moyen du...
– Lavage à grande eau.
– Précisément !... Alors, on les remet à l’étuve, on
les repasse au fer chaud...
– Et voilà !
– Vous croyez que c’est tout ?
– Dame !
– Eh bien ! vous vous trompez. L’opération est à
peine commencée.
Une nuance d’effroi se peignit dans mes yeux. Le
moment sonnait, d’ailleurs, de quelque solide cocktail.
– Vous n’ignorez pas, reprit Cap, combien il est
pénible de recevoir des confetti dans la bouche ou dans l’œil ?
– Croyez-moi, j’ai passé par là.
– Désormais, ce martyre sera des plus salutaires. Les
confetti, au moyen d’une imbibition dans des liquides
de composition variable, acquièrent des densités
différentes. Les plus lourds se dirigent vers la bouche,
les plus légers dans l’œil (ce calcul fut, entre
parenthèses, d’une détermination assez délicate).
– Nulle peine à le croire.
– Les confetti destinés à la bouche sont imprégnés
de principes balsamiques infiniment favorables au bon
fonctionnement des voies respiratoires.
– Laissez-moi parier que les confetti destinés aux
yeux sont chargés d’éléments tout pleins de sollicitude
pour les organes de la vue.
– Ah ! on ne peut rien vous cacher, à vous !
– À la vôtre, mon cher Cap !
– Dieu vous garde, mon vieil Allais.

( Alphonse Allais )


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