Les contes hindous

contes du Vampire

conte des têtes du frère et de l'amant


Des trois reines au cœur sensible.

Alors le roi Tyivikyamasena retourna vers l'arbre simsapà, s'empara du vampire, le mit sur son épaule et s'en fut avec lui. Chemin faisant, le vampire lui dit, de dessus l'épaule du roi : « Écoutez, Sire, je vais vous raconter une histoire Pleine d'intérêt.
Il y avait jadis à Ujjayini un roi nommé Dharmadhvaja. Il aimait excessivement ses trois épouses de sang royal, Indulekhâ, Târâvalï et Mrgânkavati la troisième, toutes d'une beauté incomparable. Le roi avait triomphé de tous ses ennemis ; ayant atteint son but, il vivait heureux, se divertissant avec les trois reines.
Une fois - c'était au commencement de la Fête du Printemps - il alla jouer dans son parc, accompagné des reines. Il regardait les branches qui se courbaient sous le poids des fleurs, tels des arcs d'amour qui eussent été préparés par le Printemps, avec les rangées d'abeilles figurant les cordes. Il écoutait le chant des coucous à la cime des arbres : on eût dit les commandements du dieu Amour pour qui la Volupté est l'unique bonheur. Ce roi semblable à Indra savourait avec ses femmes le vin, âme qui donne vie au dieu Amour. Et en buvant il jouissait des doux breuvages que ses bien-aimées avaient goûtés en premier, qui étaient parfumés de leurs soupirs et teintés de leurs lèvres écarlates.
Mais, comme Indulekhâ s'amusait à tirer les cheveux du roi, un lotus bleu fixé à son oreille tomba en tournoyant sur son giron. Le contact produisit aussitôt une meurtrissure à sa cuisse et la noble dame, poussant un cri, s'évanouit. A cette vue, le roi et sa suite furent pleins d'anxiété ; ils réconfortèrent la reine en l'aspergeant d'eau froide et en l'éventant. Puis le roi la mena au palais, fit faire un pansement pour la blessure et donner les médicaments indiqués par les médecins.
La nuit vint. Voyant qu'elle allait bien, le roi monta avec la seconde reine Târâvali sur la terrasse qu'éclairait la lune. Mais tandis qu'elle dormait dans les bras du roi, les froids rayons de la lune passant à travers le treillage frappèrent son corps, sa robe ayant glissé. Elle s'éveilla d'un coup, criant : « Je suis brûlée » et sauta du lit en se frottant les membres. Le roi, s'éveillant à son tour, demanda anxieusement ce qui était arrivé : il se leva et vit des traces de brûlure sur le corps de la reine. A ses questions, la reine Târâvalï répondit : « J'étais nue, les rayons de la lune tombant sur mon corps m'ont fait ces marques. » Et elle se mit à pleurer. Le roi, chagriné, appela ses serviteurs qui accoururent, pleins d'alarme. Il fit faire pour elle une couche de nénuphars humides et appliquer sur son corps des onguents de santal liquide.
Cependant la troisième épouse Mrgânkavatï, ayant eu connaissance de l'accident, sortit de ses appartements et s'approcha du roi. A peine sortie, elle entendit distinctement, dans la nuit silencieuse, le son d'un pilon avec lequel on écrasait du riz dans quelque maison éloignée. « Ah, je meurs », s'écria la princesse aux yeux de gazelle et, agitant ses bras, elle s'affaissa sur la route, comme accablée de souffrance. Les servantes rebroussant chemin la ramenèrent au gynécée, où la jeune femme se laissa tomber sur le lit en pleurant. Examinant son corps, elles virent que ses mains étaient couvertes de callosités comme des fleurs de lotus où auraient niché des abeilles. Elles le mandèrent au roi Dharmadhvaja qui arriva anxieux et interrogea sa bien-aimée. Montrant alors ses mains : « Dès que j'eus entendu le bruit du pilon, dit-elle d'un air de souffrance, mes mains se sont couvertes de cals.»
Le roi fit appliquer sur ses mains un onguent de santal et d'autres remèdes propres à calmer le mal. Il était stupéfait et consterné.
« L'une d'elles a été blessée par la chute d'un lotus, la deuxième, brûlée par les rayons de la lune, la troisième, hélas, a eu des callosités aux mains rien qu'en percevant le bruit du pilon. Voici que le destin transforme en vice cette vertu qu'était la sensibilité de ces femmes aimées ! »
Ce disant, le roi marchait de long en large dans le gynécée. Les trois veilles de la nuit passèrent pour lui aussi lentement que s'il y en avait eu une centaine. Mais le lendemain les médecins et les chirurgiens prirent des mesures telles qu'il eut bientôt la joie de savoir les reines hors de danger.
Quand le vampire eut fait ce récit extraordinaire, il demanda au roi Trivikramasena, du haut de son épaule : « Sire, dites-moi laquelle de ces reines était la plus sensible de toutes? La malédiction que j'ai déjà dite vous frappera si, le sachant, vous ne parlez pas. »
« La plus sensible, dit le roi, était celle qui avait des cals aux mains rien qu'en entendant le bruit du pilon, sans même le toucher. Les deux autres avaient été effleurées soit par le lotus, soit par les rayons lunaires qui les avaient blessée ou brûlée. On ne peut comparer leur cas à celui-là.
Une fois de plus le vampire, quittant l'épaule du roi qui avait rompu le silence, retourna dans son repaire. Mais le roi, ferme en son dessein, partit à sa poursuite.

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