Les contes hindous

contes du Vampire

conte des trois frères


Des trois frères à l'excessive délicatesse

Alors le roi Tyivikyamasena revint vers l'arbre simsapâ, retrouva le vampire, le mit sur son épaule et partit avec lui. En cours de route, le vampire lui dit : « Sire, pour vous faire oublier votre fatigue, écoutez la question que je vais vous poser. »
Il est au pays des Angas un grand fief brâhmanique, le Vrksaghata. Là vivait jadis un riche brâhmane du nom de Visnusvâmin, qui pratiquait les sacrifices rituels. Sa femme, de même rang que lui, lui donna successivement trois fils, tous doués de sens délicats et d'une pénétration surhumaine.
Un jour le père les envoya querir une tortue, pour un sacrifice qu'il avait entrepris. Les trois frères se rendirent à la mer. Quand ils eurent trouvé la tortue, l'aîné dit aux deux autres : « Que l'un de vous deux prenne cette tortue pour le sacrifice du père. Je ne puis, quant à moi, toucher à cette chose puante et poisseuse. »
« Si tu hésites ainsi, repartirent les deux autres, pourquoi n'hésiterions-nous pas également ? »
« Prenez donc la tortue, dit l'aîné. Autrement ce sera votre faute s'il y a quelque chose qui cloche dans le sacrifice de notre père, et vous irez sûrement en enfer l'un et l'autre. »
Les deux frères se mirent à rire : « Tu connais notre devoir et tu ne connais pas le tien propre, qui est le même. »
L'aîné reprit : « Quoi ? Vous ne savez pas à quel point je suis délicat. Je le suis spécialement pour ce qui est de la nourriture, et ne saurais toucher à une chose qui me dégoûte. »
Le cadet rétorqua : « Je le suis plus encore, car je m'y entends en femmes et suis fort délicat en la matière. » « Bien, reprit l'aîné, alors que notre frère le plus jeune prenne la tortue ! »
Celui-ci, fronçant les sourcils : « Fous que vous êtes, je suis délicat au plus haut degré en ce qui concerne les lits ; je l'emporte donc sur vous deux. »
Les trois frères commencèrent à se quereller. Afin d'aboutir à une décision, laissant là la tortue ils se rendirent en hâte - tant ils étaient emportés par la vanité - auprès d'un roi du pays voisin, Prasenajit, dans la cité de Vitankapura. Le chambellan les annonça et, une fois entrés, ils racontèrent au roi ce qui était survenu entre eux.
« Restez, dit le roi, jusqu'à ce que je vous aie examinés à tour de rôle. » Ils acceptèrent et se tinrent là.
Quand vint le moment du repas, le roi les conduisit à la place d'honneur et leur fit servir un repas digne d'un prince: des aliments savoureux, comportant les six épices. Tandis que tous étaient à table, l'un des brâhmanes, celui qui était délicat sur la nourriture, s'abstint de manger et son visage se contracta sous l'effet de la répulsion.
« Pourquoi ne manges-tu pas, brâhmane ? demanda le roi avec douceur. Le mets est savoureux et bien assaisonné. »
« Sire, il y a dans ce riz une mauvaise odeur de fumée provenant d'un corps incinéré.je n'en puis manger, si savoureux soit-il. »
A ces mots, le roi ordonna à chacun de sentir le plat. Tous affirmèrent que cette nourriture, faite de riz blanc, était bien assaisonnée et qu'il n'y avait rien à reprocher. Néanmoins le jeune délicat continua à ne point manger, se bouchant même le nez. Le roi réfléchit, procéda à une enquête et découvrit par ses officiers que le mets avait été confectionné avec du riz qui avait poussé dans un champ voisin du cimetière du village.
Étonné et satisfait, le roi dit alors : « Tu es vraiment délicat sur la nourriture. Mange autre chose. »
Après le souper, le roi laissa aller les brâhmanes dans leurs chambres et fit venir la plus jolie des courtisanes du gynécée. Elle était d'une beauté parfaite. Il l'envoya toute parée vers le second brâhmane, celui qui était délicat en matière de femmes. Accompagnée des serviteurs du roi, elle se rendit à la chambre du jeune homme, le visage radieux comme la pleine lune du milieu de la nuit, le flambeau même du dieu Amour. Mais, quand elle eut pénétré dans la pièce que son éclat illuminait, le jeune homme délicat, se bouchant les narines de la main gauche, pensa s'évanouir et dit aux serviteurs du roi: « Emmenez-la, sinon je meurs. Il émane d'elle une odeur de bouc. »
Les officiers du roi menèrent devant le roi la courtisane, qui était tout en émoi, et lui narrèrent ce qui s'était passé. Le roi convoqua le jeune délicat et lui dit: «Cette courtisane s'est parfumée de santal, de camphre, d'aloès noir, de musc et autres essences excellentes, elle diffuse autour d'elle des odeurs exquises et tu dis qu'elle sent le bouc ? »
Mais le jeune délicat maintint son dire et le roi se prit à avoir un doute. Il s'enquit adroitement et sut ainsi, de la bouche même de la courtisane, qu'ayant été sevrée tout enfant de sa mère et de sa nourrice, elle avait été élevée au lait de chèvre. Très étonné, le roi vanta les qualités de ce jeune homme si délicat en matière de femmes.
Il ordonna alors, pour flatter les goûts du troisième brâhmane, qu'on lui fit apprêter une couche avec sept matelas entassés sur le bois du lit.
Le jeune délicat dormit dans une chambre splendide, avec des draps et des couvertures fort douces, d'un blanc éclatant. Une heure et demie passa, quand il se leva du lit, en pleine nuit, se pressant le flanc de la main et poussant des cris comme un homme en proie à la souffrance. Les officiers qui se trouvaient là virent sur le flanc du jeune homme une marque rouge incurvée, imprimée profondément dans la chair, semblable à un poil. Ils allèrent auprès du roi et lui firent un rapport. Celui-ci donna l'ordre qu'on inspectât le dessous des matelas pour voir s'il y avait quelque chose. Ils examinèrent les matelas un à un et, en fin de compte, à la surface même du bois sous les matelas ils découvrirent un poil. Ils montrèrent ce poil au roi qui convoqua le jeune homme et constata qu'il portait au corps la même marque. Il fut empli d'étonnement. « Ce poil aura laissé une impression sur son corps à travers sept matelas, comment est-ce possible ? » Et il passa la nuit à s'émerveiller.
Le lendemain, sa conclusion fut que ces jeunes gens étaient d'une extraordinaire délicatesse. A chacun d'eux il donna cent mille pièces d'or. Oubliant la tortue, ils vécurent là heureux, bien qu'ils aient encouru une faute mortelle en empêchant leur père de mener son sacrifice à terme.
Quand le vampire, logé sur l'épaule du roi Tyivikramasena, eut fait ce récit merveilleux, il lui proposa une question : « Sire, pensez à la malédiction que j'ai proférée. Dites-moi, d'entre les jeunes gens si délicats en matière de nourriture, de femmes et de lits, lequel avait cette qualité au plus haut degré ? »
Le sage roi répondit : « C'est celui, à mon avis, qui était délicat en matière de lits : en effet, il n'a pu exercer de tromperie, la marque du poil apparaissant visiblement sur son corps. Les deux autres ont pu tirer leur information de quelque autre source. »
Là-dessus le vampire disparut comme auparavant de l'épaule du roi qui avait rompu son voeu de silence. Et comme auparavant le roi partit à sa poursuite sans se laisser troubler.

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