Les contes hindous

contes du Vampire

conte des trois frères


Comment le roi fut en butte à la vengeance d'une femme qu'il avait dédaignée.

Alors Trivikramasena, le roi héroïque, revint une fois de plus vers l'arbre simsapâ. Y prenant le vampire, il l'emporta sur son épaule. Et quand il fut en route, le vampire lui dit : « Écoutez, Sire. Pour vous distraire de la fatigue je vais vous raconter une histoire. »
Il était autrefois sur les rives du Gange une cité du nom de Kanakapura. Les frontières de la loi morale y étaient inviolées, la discorde n'y trouvait point d'accès. Un roi régnait là, du nom de Yasodhana, le bien nommé. Tel une falaise du littoral, il protégeait la terre contre les flots du malheur. Puissant était l'éclat de sa majesté, faite pour la joie du monde entier; immaculé, l'orbe des terres gouvernées par lui, si bien que le Destin semblait l'avoir créé en joignant en lui et la lune et le soleil. Il était malhabile à calomnier ses adversaires - mais non à interpréter les textes de loi. Il était pauvre en vices - mais non en trésor ni en forces armées. Craintif - mais à faire le mal. Avide - mais d'honneur. Un eunuque - mais seulement pour les femmes d'autrui. Le peuple chantait ses louanges, valeur, amour, générosité.
Dans la capitale de ce roi il était un riche marchand, qui avait une fille du nom d'Unmâdinï. Quiconque l'avait vue était enivré par la perfection de ses formes, qui avaient le pouvoir de fascination du dieu Amour lui-même. Quand elle fut en âge de se marier, son père le marchand, qui connaissait l'art de se conduire, alla trouver le roi Yasodhana. « Sire, lui dit-il, j'ai une fille à marier qui est le joyau des trois mondes. Je ne saurais la donner à un autre sans l'avoir d'abord offerte à Votre Majesté. Car le roi est le maître de tous les joyaux qui sont dans l'univers. Veuillez donc l'accepter, Sire, ou bien la laisser libre. » Quand le roi eut entendu l'adresse du marchand, il envoya ses propres brâhmanes pour examiner, avec les égards dus, si elle possédait les signes de bon augure. Ils allèrent, observèrent la jeune fille - cette beauté unique dans les trois mondes, - et furent aussitôt dans le trouble. Quand ils eurent repris leur sang-froid, ils réfléchirent : « Si le roi la prend pour femme, le royaume s'effondrera. Fera-t-il attention aux affaires publiques si son esprit est affolé par elle ? C'est pourquoi nous ne devons pas dire au roi qu'elle possède des signes favorables. » Ayant tenu conseil, ils se rendirent auprès du roi : « Sire, lui dirent-ils mensongèrement, cette femme a des signes défavorables. »
Alors le roi refusa la fille du marchand. Là-dessus, sur la requête du roi, son père le marchand donna sa fille Unmâdinï à Baladhara qui était le commandant de l'armée. Elle vécut heureuse avec son mari dans sa maison. Toutefois elle avait conçu un ressentiment : « Le roi m'a rejetée parce qu'il a cru que j'avais des signes défavorables. »
Le temps passa. On vit arriver le lion du Printemps, qui tue l'éléphant Hiver : ce dernier avait ravagé les étangs de lotus avec ses défenses faites de jasmins épanouis. Le lion s'ébattait dans les forêts, secouant sa crinière faite de bouquets de fleurs en plein éclat ; les bourgeons de manguier lui servaient de griffes. On célébrait alors dans la cité la grande Fête du printemps: monté sur un
éléphant, le roi Yasodhana était sorti pour le spectacle. Des tambours accompagnaient une proclamation invitant toutes les dames de la ville à se tenir à l'écart, la vue de la beauté du roi pouvant mettre leur vertu en péril. Quand Unmâdinï eut entendu la proclamation, elle se montra au roi du haut de la terrasse de son palais, pour se venger d'avoir été évincée. Le roi la vit et fut troublé. Elle semblait une flamme jaillie du feu même de l'Amour, stimulé par le printemps et par les brises du mont Malaya. Observant sa beauté - cette triomphante javeline du dieu Amour qui lui entrait profondément dans le cœur, - il tomba bientôt dans la torpeur.
Une fois ranimé par les serviteurs, il rentra dans le palais et, interrogeant autour de lui, il apprit que c'était là la femme qui lui avait été offerte et qu'il avait refusée. Alors il bannit du pays les brâhmanes qui avaient assuré qu'elle possédait des signes défavorables. Il pensait à elle avec nostalgie, jour après jour, se disant : « Ah, que la Lune est sotte et effrontée de continuer à paraître quand il y a le visage immaculé de cette femme, qui est une fête pour les yeux du monde entier. Il n'est pas de vases d'or assez durs, de bosses frontales d'éléphants assez fermes pour soutenir la comparaison avec ses larges seins à la haute pointe. Quel est l'homme que ne rendraient avides ses hanches pareilles à la tête de l'éléphant Amour, ses hanches qu'orne une ceinture à vingt-sept perles ?
Roulant ces pensées, le roi s'épuisait de jour en jour, ravagé par le feu de l'amour. Par pudeur il cherchait à cacher son mal, mais à ses confidents qui lui posaient des questions en raison des signes extérieurs qui le trahissaient il finit par avouer, non sans peine, quelle était la cause de son tourment.
« C'est assez souffrir, dirent-ils. Cette femme est à votre discrétion. Pourquoi ne la prenez-vous pas ? » Mais il se garda de suivre le conseil, car il était fidèle à la loi morale.
Alors Baladhara, commandant de l'armée, apprit la chose. Il vint vers le roi, s'inclina avec dévotion à ses pieds et lui fit la requête suivante : « La femme de votre esclave n'est pas une femme appartenant à autrui ; elle est votre esclave, Sire. Je vous l'offre de moi-même. Acceptez-la pour épouse. Sinon je l'abandonnerai ici-même dans le temple, en sorte qu'il n'y ait pas péché pour vous à la prendre, Sire, puisqu'elle sera devenue une courtisane sacrée. »
Comme le commandant de l'armée insistait, le roi, intérieurement contrarié, répondit : « Je suis roi. Comment commettrais-je pareil acte immoral ? Si je transgresse les bornes de la justice, qui donc suivra le droit chemin ? Tu m'es dévoué. Comment peux-tu m'inciter à mal faire ? Avoir un instant de bonheur et être la cause d'un grand malheur dans l'autre monde! Je ne souffrirai pas davantage que tu abandonnes ta femme vertueuse. Quel homme de mon rang permettrait qu'une pareille violence fût faite à la loi ? Mieux vaut mourir. »
Ainsi le roi écarta l'offre. Les êtres au grand cœur peuvent bien quitter la vie, mais non point la voie juste. Citadins et gens de la campagne s'assemblèrent, suppliant le roi. Il se tint ferme en son dessein et rejeta leur supplique. Alors le feu redoutable de la fièvre d'amour consuma son corps peu à peu. Rien ne demeura du roi que sa gloire. Le commandant de l'armée ne put supporter la mort de son maître : il monta sur le bûcher. Car le comportement des hommes dévoués est hors de toute raison.
Quand le vampire, logé sur l'épaule du roi Trivikramasena, eut fait ce merveilleux récit, il demanda : « Sire, de ces deux hommes, le chef d'armée et le roi, lequel a été supérieur à l'autre en vertu ? Répondez, le pacte conclu entre nous est toujours en vigueur. »
Le roi, entendant ces mots, rompit le silence. « C'est le roi, dit-il, qui a été supérieur en vertu. »
« Comment cela, Sire, reprit le vampire d'un accent de blâme, le chef d'armée n'était-il pas le meilleur, dites ?
Dans sa dévotion à son maître il est allé jusqu'à lui offrir sa belle épouse, bien qu'il ait longtemps déjà connu avec elle les joies de la volupté. Et, quand le roi fût mort, il s'est laissé brûler sur le bûcher funèbre. Si le roi a refusé cette femme, n'est-ce pas parce qu'il n'avait jamais savouré la jouissance avec elle ? »
Le roi Trivikramasena dit en souriant : « Cela est vrai. Mais qu’y a-t-il d'étonnant à ce qu'un fils de noble famille, un commandant de l'armée, ait agi ainsi par dévotion à son maître ? Les serviteurs du prince le sauvent au péril de leur vie, c'est leur devoir. Mais les rois, gonflés par l'ivresse du pouvoir, tels des éléphants qui auraient rompu leurs entraves, brisent la chaîne de la loi morale et se vouent aux plaisirs. Leurs instincts débordent; en même temps que coule l'eau de la consécration royale, leur discernement s'écoule aussi tout entier, comme emporté par le flot. Les plumes de yak qui flottent, agitées par les brises, en dispersant mouches et moustiques, dispersent du même coup la poussière de ce savoir didactique qu'ils ont reçu des Anciens. Le parasol royal, en leur servant d'écran contre les rayons du soleil, leur masque aussi la vérité. Leur vision est offusquée par le tourbillon de la puissance : ils ne voient plus rien. Il arrive ainsi que les rois qui ont conquis le monde, tel Nahusa, aient eu l'esprit égaré par l'amour et soient tombés dans l'adversité. Mais ce roi, bien qu'il ait été seul sur terre à tenir le parasol, n'a pas été fasciné par cette Unmâdinï, inconstante comme la Fortune. Il a abandonné la vie, en homme vertueux qu'il était, il n'a point posé le pied hors du droit chemin. Aussi j'estime que cet homme sage a été le plus grand des deux. »
Quand le vampire eut entendu la réponse, il quitta sur-le-¬champ l'épaule du roi, et grâce à son pouvoir magique, il retourna vers son repaire. Le roi lui donna la chasse tout aussitôt pour le ramener. Les grands hommes s'arrêtent-ils au milieu de leur entreprise, si difficile soit-elle à mener jusqu'au terme ?

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