Les contes hindous

contes du Vampire

conte des prétendants fidèles


Comment les prétendants demeurèrent fidèles à la jeune femme morte.

Le roi Trivikyamasena se rendit donc à nouveau vers l'arbre simsapa pour aller chercher le vampire. Une fois arrivé, regardant dans la nuit à la lumière des bûchers funèbres, il vit le corps qui gisait à terre, gémissant. Il le prit sur son épaule avec le vampire logé à l'intérieur et se mit en marche rapidement, en silence. Mais le vampire, de dessus son épaule, « Sire, reprit-il, vous êtes tombé dans de grands embarras, indignes de votre rang. Aussi, pour vous divertir, je vais vous raconter une histoire. Écoutez. »
Il est sur les rives de la Kâlindi un fief brâhmanique du nom de Brahmasthala. Là vivait jadis un brâhmane nommé Agnisvamin, qui connaissait à fond l'ensemble des Védas. Il possédait une fille fort jolie du nom de Mandaravati : quand le Créateur l'eut faite, en sa fraîche et précieuse beauté, il se déprit des nymphes célestes, sa création antérieure.
Quand elle eut l'âge de se marier, trois jeunes brâhmanes se présentèrent, venus de Kânyakubja; ils avaient au même degré toutes les qualités. Chacun d'eux demanda la main de Mandâravati à son père, exprimant sa volonté qu'elle ne fût accordée à aucun des deux autres sous peine qu'il se donnât la mort. Ainsi, par crainte de causer la mort des deux autres, le père ne l'accorda à aucun d'entre eux. Elle resta vierge. Ils se tinrent là tous trois, jour et nuit, les yeux fixés sur son visage brillant comme la lune : on eût cru qu'ils avaient adopté le mode de vie du cakora.
Sur ces entrefaites, Mandâravati, non encore mariée, mourut, emportée par une fièvre chaude soudainement contractée. Abattus par le chagrin, les jeunes brâhmanes conduisirent le corps au cimetière et l'incinérèrent après avoir procédé aux rites funèbres. L'un d'eux érigea sur le lieu même une petite cabane et fit son lit sur les cendres de la jeune fille, vivant de l'aumône qu'il mendiait. Le second réunit les ossements et se rendit au Gange. Le troisième se fit ascète et partit au hasard pour d'autres contrées.
Comme il allait ainsi à l'aventure, il atteignit un village du nom de Vajraloka, où il devint l'hôte d'un brâhmane dans la maison duquel il était entré. Il se préparait à manger après les rites d'hospitalité, quand un nourrisson se mit à pleurer. Sa mère voulut le calmer, mais il ne cessa pas de pleurer ; alors elle le prit dans ses bras et avec colère le lança dans le feu qui flambait. Sitôt jeté, l'enfant au tendre corps fut réduit en cendres.
A cette vue, les poils hérissés d'indignation, l'hôte s'écria : « Horreur, je suis entré chez un démon déguisé en brâhmane. Je ne mangerai plus de cette nourriture : elle est péché matérialisé. »
Mais le maître de maison lui dit : « Vois le pouvoir de mon incantation : sitôt récitée, elle réalise son effet en rendant la vie aux morts. »
Il dit et, prenant un petit feuillet qui contenait une formule, il consacra un peu de poudre au moyen de cette formule, répandit la poudre sur les cendres et l'enfant se dressa, vivant, ayant le même aspect physique qu'auparavant. L'ascète apaisé prit alors son repas. Quant au maître de maison, il accrocha le livret à une patère, mangea, puis alla se coucher, ainsi que son hôte, la nuit étant venue.
Quand le maître de maison fut endormi, le moine errant, se levant d'un air résolu, s'empara du livre : car il voulait ramener à la vie sa bien-aimée. Il sortit et, marchant nuit et jour, arriva par étapes jusqu'au cimetière où la jeune femme avait été incinérée. En cet instant il vit le second brâhmane qui revenait du Gange où il était allé précipiter les os dans le fleuve. Ensemble ils rejoignirent le troisième, celui qui avait fait une petite cabane et qui dormait sur les cendres de la jeune fille.
« Enlevez cette hutte, dit le moine errant, afin que je tire de ses cendres ma bien-aimée vivante, grâce au pouir d'une incantation.
Sur ses instances, les deux autres se mirent à l'oeuvre, démolissant la hutte. Alors, ouvrant le feuillet, il lut. Il consacra un peu de poudre en usant d'une formule et lança cette poudre sur les cendres. Et la jeune Mandâravatï se dressa, vivante : son nouveau corps surpassait en éclat celui, si beau déjà, qu'elle avait eu : étant entré dans le feu il paraissait avoir été fait d'or.
Dès qu'ils la virent, revenue à l'existence et si belle, les trois jeunes gens furent malades d'amour et se querellèrent, par désir de la posséder.
L'un dit : “ Elle est ma femme, car je l'ai gagnée par la force de l'incantation. “
“ Elle est mienne, dit le second, étant née par le pouvoir des eaux sacrées. “
Et le troisième : “ Elle m'appartient comme épouse, car j'ai gardé ses cendres et l'ait fait revivre par mes mortifications. “
Le vampire poursuivit alors : « Dites-moi donc, Sire, comment décider avec certitude dans cette querelle. A qui cette jeune fille revient-elle comme épouse ? Votre tête éclatera si, le sachant, vous ne parlez pas. »
Le roi répondit : « Celui qui l'a ressuscitée par la formule magique, au prix de grands efforts, est son père et non pas son mari : car il a agi comme un père. Celui qui a conduit les ossements au Gange peut être tenu pour son fils. Mais le troisième, celui qui s'est mortifié sur le lieu de la crémation, faisant sa couche sur ses cendres et les embrassant avec amour, on doit l'appeler son mari, car il a agi en mari, avec une affection profonde. »
Le vampire entendit la réponse du roi Tyivikramasena; aussitôt il quitta l'épaule du roi et retourna sans être vu dans son repaire. Et le roi, qui n'avait en tête que les intérêts du mendiant, résolut d'aller à sa recherche. Les hommes de ferme caractère ne laissent pas d'accomplir ce qu'ils se sont engagés à faire, fût-ce aux dépens de leur vie.

Haut de page