Les contes hindous

contes du Vampire

conte des trois frères


Comment le père épousa la fille et comment le fils épousa la mère.

Alors le valeureux roi Trivikramasena, dans ce cimetière effrayant, sans tenir aucun compte de la redoutable Nuit, noire de ténèbres, démone qui aurait pour regards les feux flamboyants des bûchers funèbres, revint auprès de l'arbre simsapâ et s'empara du vampire qu'il mit sur son épaule. Et tandis que le roi faisait route, comme auparavant, le vampire lui dit : « Sire, je suis las de ces allées et venues, mais vous ne l'êtes pas. Je m'en vais vous poser une question difficile. La voici. Écoutez. »
Il y avait au Deccan un prince nommé Dharma, chef de district, qui était à la tête des hommes de bien ; par malheur il avait des parents trop nombreux. Sa femme, qui se nommait Candravati et venait du Mâlava, était la parure des femmes les plus belles; elle sortait d'une grande famille. Une fille naquit de leur union : elle s'appelait Lâvanyavati et ce nom était bien mérité.
Quand cette fille eut atteint l'âge de se marier, le roi fut détrôné par ses parents qui s'étant associés ensemble se répartirent le royaume. Le roi s'enfuit, quitta le pays avec sa femme et sa fille, de nuit, emportant avec lui l'ensemble de ses joyaux. Il décida d'aller au Mâlava où vivait son beau-père, et dans la nuit même il arrivait à la jungle des monts Vindhyas, avec sa femme et sa fille.
La Nuit, qui lui avait fait escorte, demeura en arrière quand le roi pénétra dans la forêt. On eût dit qu'elle pleurait avec les gouttes de rosée qui tombaient. Le Soleil avait gravi la montagne de l'Orient et projetait ses rayons, tels des doigts, comme pour dissuader le prince d'entrer dans cette forêt de brigands. Pourtant le roi poursuivait à pied, avec sa femme et sa fille, les pieds meurtris par les épines d'herbe kusa. Il atteignit ainsi un village fortifié des Bhillas. Ce village était plein d'hommes qui dérobent aux étrangers leurs biens et leur vie même ; les gens vertueux l'évitent comme la cité même de la Mort.
Dès qu'ils eurent aperçu à distance le roi avec ses vêtements et ses parures, une bande de Sabaras accoururent, munis d'armes diverses, afin de lui voler ses biens. Le roi Dharma, les voyant, dit à sa femme et à sa fille : « Entrez dans la forêt avant que ces barbares ne mettent les mains sur vous ! » Sur l'ordre du roi, la reine Candravati s'enfonça dans les bois, avec sa fille Lâvanyavat, pleine de crainte. Et le roi, armé d'une épée et d'une cuirasse, fit face aux assaillants, en héros. Il tua un grand nombre de ces Sabaras qui faisaient pleuvoir les flèches sur lui. Là-dessus, le chef, alertant tout le village, fonça sur le roi qui était seul ; sa cuirasse fut criblée de coups ; il périt. Les bandes sauvages se saisirent de ses ornements et disparurent. La reine Candravati, cachée derrière un buisson, avait vu de loin son mari tué. Égarée par le chagrin, elle prit la fuite avec sa fille et gagna une autre forêt profonde, à bonne distance de là.
A midi, l'Ombre se rétractait, avec les voyageurs eux-¬mêmes, vers le pied des arbres, où il y avait plus de fraîcheur, comme si l'ardeur solaire lui eût fait mal. La reine s'assit avec sa fille au pied d'un arbre Asoka quelque part aux bords d'un étang à lotus. Épuisée, malade de chagrin, elle pleurait.
A ce même moment un notable des environs, monté à cheval, passait avec son fils pour chasser dans cette forêt. Il s'appelait Candasimha et son fils Simhaparâkrama. Quand il eut observé les deux rangées de pas imprimés dans le sable, il dit à son fils : « Suivons ces pas bien dessinés, qui semblent de bon augure. Si nous trouvons les deux femmes, tu prendras pour toi celle qui te plaira. »
Le fils Simhaparâkrama dit alors : « C'est celle dont les pieds sont petits qui me plaira pour femme : elle est sûrement jeune, à mon avis, et de ce fait, elle convient pour moi. Celle qui a de grands pieds doit être plus âgée et elle te serait appropriée. »
Entendant ces paroles, Candasimha s'exclama : « Quelle est cette histoire ? Ta mère s'en est allée tout dernièrement au ciel. Quand j'ai perdu une si bonne épouse, j'irais en désirer une autre ? »
« Ne dis pas cela, répliqua le fils. La maison du chef de famille est vide quand il n'y a point de femme. Ne connais-tu pas la strophe de Mûladeva ?
Une maison où il n'y a point de femme aimée, à la poitrine et aux hanches puissantes et guettant le chemin, c'est une prison sans chaînes. Qui voudrait y entrer à moins d'être un fou ?
Tu auras la malédiction de me voir mourir, père, si tu ne prends pour épouse la femme qui accompagne celle que j'ai choisie. »
Candasimha agréa et suivit lentement les empreintes. Parvenu à l'emplacement de l'étang, il aperçut la reine Candravati avec sa fille Lâvanyavati. Elle était de teint sombre et, avec les perles nombreuses, du plus bel orient, qui la paraient, elle brillait comme le ciel nocturne en plein jour, ciel qu'illuminait sa fille, semblable à un clair de lune éclatant. Elle se tenait à l'ombre d'un arbre. Candasimha s'approcha d'elle avec son fils, plein de curiosité. Elle le vit et, craignant que ce fût un voleur, elle se leva en tremblant.
« N'aie pas peur, dit la fille, ce ne sont pas des voleurs. Ils ont l'air aimable et sont bien vêtus. Sans doute sont-ils venus ici pour chasser. »
La reine hésitait encore. Alors, descendant de cheval, Candasimha leur dit à l'une et à l'autre : « A quoi bon vous troubler ? Nous sommes venus vous voir par inclination pour vous. Prenez confiance et dites sans crainte qui vous êtes. Vous ressemblez à la Volupté et à la joie qui auraient pris refuge en cette forêt pour pleurer le dieu Amour qui a été brûlé par le feu jaillissant de l'œil de Siva. Comment êtes-vous arrivées jusqu'à cette forêt déserte ? Vos personnes sont dignes de résider dans un palais constellé de joyaux. Comment vos pieds, qui méritent d'être soignés par de belles servantes, ont-ils pu fouler ce sol plein d'épines ? Cela déconcerte notre esprit. Oh, merveille, cette poussière qui, soulevée par le vent, est venue tomber sur votre visage, c'est à notre face qu'elle retire son éclat ! Et cette chaleur intense de l'astre à l'éclat violent, ces rayons qui jouent sur vos corps délicats, - c'est nous-¬mêmes qui en sommes consumés! Dites-nous donc ce qui vous est arrivé. Notre cœur s'afflige. Nous ne saurions vous voir séjourner dans cette forêt infestée de carnassiers. »
A ces paroles, la reine soupira et, lentement, fit le récit de son histoire, égarée comme elle était par la honte et la douleur. Quand Candasimha eut reconnu qu'elle-même et sa fille étaient démunies de protecteur, il les rassura et, se gagnant leur cœur par de douces paroles, il les prit sous sa sauvegarde, les fit monter sur son cheval et sur celui de son fils, toutes deux, et les conduisit dans sa riche demeure à Vittapuri. Étant sans autre recours, la reine se soumit à sa volonté : ce fut comme si elle avait changé d'existence. Que peut faire une femme sans protecteur, qui tombe dans l'infortune en pays étranger ?
Simhaparâkrama, fils de Candasimha, prit pour épouse la reine Candravati parce que c'est elle qui avait de petits pieds; sa fille Lâvanyavati épousa Candasimha parce qu'elle avait de grands pieds. C'était bien ce dont ils étaient convenus l'un et l'autre auparavant, quand ils avaient examiné les deux séries d'empreintes, l'une avec de petits pieds, l'autre avec des pieds plus grands. Qui violerait la promesse ainsi faite ?
Ainsi, en raison de l'erreur au sujet des pieds, le père épousa la fille, le fils épousa le mère, de telle sorte que la mère devint la belle-fille de sa fille, et la fille devint la belle-mère de sa mère. Avec le temps, les deux femmes eurent avec leurs deux maris des fils et des filles, et, plus tard, d'autres enfants naquirent de ceux-ci. Voilà comment Candasimha et Simhaparâkrama vécurent avec leurs épouses Lâvanyavati et Candravati.
Quand le vampire eut achevé ce conte en cours de route, durant la nuit, il questionna une fois encore le roi Trivikramasena.
« Les enfants qui ont pris naissance dans la suite des temps, tant du côté de la mère que du côté de la fille, ayant été engendrés respectivement par le fils et par le père, qui sont-ils les uns pour les autres ? Si vous le savez, dites-le-moi. Mais si, le sachant, vous ne parlez pas, la malédiction que j'ai proférée déjà sera votre lot. »
Le roi réfléchit longuement sur ces paroles du vampire, mais il ne sut que dire et continua à marcher en silence. Le vampire logé sur son épaule, qui avait pénétré dans le corps de l'homme mort, se prit à rire en lui-même : « Voilà, pensa-t-il, le roi qui ne sait quelle réponse faire à cette grande énigme. Il marche en silence, à pas rapides. Je ne puis tromper plus longtemps cet homme qui est un trésor de vertus. Mais le mendiant ne va pas pour autant cesser de se jouer de nous de cette manière. Je m'en vais chercher le moyen de leurrer ce méchant et de transférer ses pouvoirs à ce roi qu'un si bel avenir attend. »
Là-dessus le vampire s'adressant au roi : « Sire, vous êtes fatigué des allées et venues dans ce cimetière que la nuit noire rend plus terrible encore. Pourtant vous paraissez heureux et l'on ne voit pas en vous d'hésitation. Je suis satisfait de votre extraordinaire persévérance. Conduisez maintenant le cadavre à sa destination. Je vais le quitter. Mais écoutez et faites ce que je vais dire pour votre bien. Le mauvais mendiant au profit duquel vous avez porté ce cadavre va maintenant me conjurer et me rendre hommage. Le fourbe a en effet le dessein de vous immoler en sacrifice. Il vous demandera de vous prosterner, les huit parties du corps touchant le sol. Vous devrez alors, ô grand roi, répondre à ce moine : Montrez-moi d'abord, afin que je puisse faire comme vous. Et, tandis qu'il se jettera à terre pour vous montrer comment rendre hommage, vous lui trancherez la tête de votre épée. Dès lors vous atteindrez le but qu'il souhaitait pour lui-même, la souveraineté sur les Esprits aériens. En l'immolant, vous gouvernerez la terre entière; sinon, c'est le mendiant qui vous sacrifiera. Voilà pourquoi j'ai pendant si longtemps élevé des obstacles sur votre route. Puissiez-vous réussir ! »
Cela dit, le vampire, fort satisfait, quitta le corps sur l'épaule du roi. De ces paroles du vampire le roi tira cette conclusion que le moine Ksântisila était bien son ennemi. Il prit donc avec lui le cadavre et se mit en route en direction du moine, fort excité. Celui-ci était au pied d'un figuier.

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