Contes et légendes d'Europe

Provenant de France

contes d'Europe


François le Filou

« Ne reparais plus devant mes yeux ! dit un jour le roi de France à un soldat qui avait commis quelque friponnerie ; si jamais on t'attrape à nouveau, tu seras pendu ! » François ne se le fit pas dire deux fois. Il effectua un demi-tour, prit ses jambes à son cou et, comme un cerf aux abois, courut par monts et par vaux. Le soir, mourant de faim, il se mit en quête d'un gîte. Arrivé au village voisin, il frappa à la porte de Madame Yvette, qui l'accueillit à bras ouverts parce qu'il avait un bel uniforme. Elle lui apprêta un repas copieux et lui prépara un lit bien chaud en lui souhaitant une bonne nuit.
Le lendemain matin notre homme trouva table mise. C'est alors que la bonne femme lui demanda: « D'où viens-tu, et où vas-tu ? » François eut tôt fait de répondre que, tout d'une traite, il venait de Paris. Mais Madame Yvette comprit tout de travers et crut entendre que le soldat venait du Paradis.
« Du Paradis? dit-elle en ouvrant de grands yeux. Tu dois y avoir rencontré mon mari qui est mort il y a deux ans ! » François devina aussitôt que son hôtesse était un peu simple d'esprit et qu'il pourrait tirer parti d'une telle naïveté.
« Là-haut, eut-il le front d'ajouter, je suis le messager du ciel, en quelque sorte un facteur des postes. Et si je connais ton mari? Il est mon aide et c'est lui qui porte les gros paquets dans les maisons hautes parfois d'une douzaine d'étages. »

Madame Yvette


« Mon pauvre homme ! soupira Yvette, qu'il doit souffrir, moi qui le croyais si heureux là-haut!» Et François, engagé dans cette voie, jugea qu'il fallait mentir avec aplomb. « Ton mari vit au jour le jour et je crois qu'un jambon ferait fort bien son affaire. Si on lui en envoyait un ? Il lui faudrait, de plus, du linge de corps et un peu d'argent. On ne peut s'imaginer ce que la vie est chère, au Paradis. On noue les deux bouts avec peine. » La brave femme donna à François de la nourriture, des vêtements et de l'argent que notre fripon promit de remettre au mari. Il se fit même payer le transport. Et quand tout fut empaqueté, il se sentit le désir de partir aussitôt. Il prit congé en disant: « Le voyage est long jusqu'au ciel et je dois y être encore aujourd'hui. »
Madame Yvette se confondait en louanges sur la serviabilité du messager céleste.
Mais le fils de la veuve, arrivé sur ces entrefaites, ne fut pas dupe de cette comédie. Il sella aussitôt son cheval, piqua des deux et galopa tant et si bien qu'il rattrapa l'effronté personnage. François était couché à l'orée de la forêt. Quand il vit apparaître le cavalier, il retourna rapidement sa tunique afin qu'on le prît pour un paysan. « N'avez-vous pas vu passer un soldat ? » lui cria le jeune homme. - « Oui, lui répondit l'autre, il y a une demi-heure, il portait un gros sac et je l'ai vu se glisser dans le taillis. » Le cavalier mit pied à terre et demanda : « Veux-¬tu bien garder mon cheval jusqu'à ce que j'aie retrouvé ce scélérat?» - « A votre service ! » s'empressa de répondre François. Et sitôt que le jeune homme se fut éloigné, il sauta sur la bête et hop ! partit à fond de train. - François le Filou finit tout de même par se faire attraper par les gendarmes, et c'est chargé de chaînes qu'il fut ramené à Paris. Courroucé, le roi lui dit: « Tu n'auras donc jamais fini d'en faire des tiennes ! » Mais François plaida tant et si bien et se montra d'un si haut comique que Sa Majesté éclata de rire. « Ecoute, lui dit-il, si tu réussis à dérober mes deux bœufs au grand écuyer, je te pardonnerai. »

Sa Majesté


L'intendant des écuries royales était un homme fidèle et sage. Un jour qu'il conduisait les bœufs au marché en réglant son pas sur leur lente allure, François le Filou, qui était monté sur un arbre, se laissa glisser à travers les branches et resta accroché comme si on l'avait vraiment pendu. Le grand écuyer s'arrêta un instant, contempla le maraud et murmura dans sa barbe : « Tiens, c'est François le Filou! Il a sûrement son compte, car il ne respire plus.» Et il poursuivit son chemin. Mais à peine était-il hors de vue que notre coquin sauta de sa branche, courut à travers le taillis et se pendit de nouveau à un arbre, au bord de la route que devait suivre l'intendant. Celui-ci, quand il passa au pied de l'arbre et vit le pauvre diable, se frotta les yeux et murmura dans sa barbe : « Corbleu, est-ce que je perds la tête ? Voici de nouveau François le Filou ! » Comment se pouvait-il que le même larron fût pendu à deux arbres distants d'un jet de pierre ?
Pour se rendre compte si réellement François le Filou pouvait exister sous la forme de deux pendus, le grand écuyer n'eut que la ressource d'y aller voir. « Attendez-moi un instant, dit-il à ses bêtes, je cours auprès du premier pendu afin d'en avoir le cœur net. Couchez-vous dans l'herbe en m'attendant et broutez quelques brins. » Et il attacha les deux animaux à l'arbre.
C'est précisément le moment qu'attendait le fripon. Il sauta à terre, détacha les bœufs sans bruit et
leur murmura à l'oreille : « Soyez gentils et suivez-moi, nous retournons auprès de votre maître, le roi de France. »
Et, par un chemin détourné à travers bois, il ramena fièrement les deux bœufs au monarque et en fut vivement félicité. « Tu es plus malin que la plupart des hommes, lui dit Sa Majesté, mais cesse désormais de jouer des tours pendables ! »

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