Contes et légendes d'Europe

Provenant de Tchécoslovaquie

contes d'Europe


Les écuyers de l'empereur Charles

Jost, Balz et Hans, les écuyers de l'empereur Charles, avaient perdu leur maître au cours de la bataille. Ils erraient dans l'immense forêt de Bohême. Alors que, misérables et affamés, ils passaient la nuit sous un chêne, Hans aperçut tout à coup une petite lumière que nos trois compagnons prirent d'abord pour un feu follet. Elle sortait d'une grotte creusée dans le rocher et où demeurait une vieille druidesse qui était aussi magicienne. La femme, qui avait bien plus de cent ans, les accueillit avec bienveillance. Cependant, au lieu de les réconforter avec un bon repas, elle donna à Jost une pièce de monnaie rouillée, à Balz un morceau d'étoffe et à Hans le pouce de son gant.
- Jost et Balz n'eurent que mépris pour ces pauvres dons, mais Hans, plus malin, se dit : « II y a là-dessous un mystère ! » Car il avait remarqué que ce pouce, passé à son doigt, avait le pouvoir de rendre invisible. Après maintes tentatives, ils apprirent à connaître le secret des autres cadeaux. Le carré d'étoffe était une nappe magique qui pouvait procurer le repas le plus succulent. Quant à la piécette, il suffisait de la retourner pour trouver dessous une pièce d'or.
Elle pondait littéralement de l'or. Les trois amis vécurent désormais dans l'abondance et festoyèrent au moins dix fois par jour. Jost, qui retournait sans cesse sa pièce, eut tant d'or qu'il en remit un peu à ses compagnons. Hans, profitant de son pouvoir de se rendre invisible, jouait des tours pendables. Par exemple, il subtilisait par plaisanterie la piécette magique et amusait si bien ses amis que les trois n'auraient pas, pour un empire, changé leur sort contre celui de l'empereur Charles. Finalement, ils décidèrent de se rendre à Prague, la magnifique capitale, et là, de s'en donner à cœur joie, chacun selon ses moyens.

Jost, Balz et Hans


Jost s'équipa en chevalier et, grâce à sa piécette magique, distribua de l'or à profusion. Il ne retournait sa pièce de monnaie que par temps de pluie car, les jours de soleil, il
donnait des fêtes comme rarement on en avait vu. Le roi de Bohême lui-même, qui résidait à Prague, avait coutume de dire : « Puissé-je posséder tout l'argent de Jost, le chevalier ! »
La magnificence de Jost incita Balz à devenir, lui aussi, un homme important. Il fit savoir qu'il était un fin cuisinier et qu'il n'avait pas son pareil au monde pour préparer les mets les plus délicieux. C'était précisément l'homme que le roi, amateur de bonne chère, souhaitait rencontrer, et Balz, promu chef de la table royale, apprêta désormais les repas au château. Mais personne n'avait la permission de le voir travailler car, comme on le sait, il opérait en un tournemain, au moyen de sa petite nappe enchantée. Le roi lui dit : « Tu es un cuisinier hors ligne. Demain l'empereur Charles sera mon hôte. Sers-nous ce fameux pâté dont il raffole ! » Balz répondit: «L'ordre de votre Majesté sera exécuté. »
Grâce à son doigt de gant, Hans eut aussi une existence enviable. Invisible, il se tenait auprès
de ses deux compagnons et participait à tous leurs plaisirs. Mais l'un d'eux fit remarquer un jour à Hans qu'il ne serait jamais un personnage considérable car, lorsqu'il était visible, il n'avait pas grande apparence... Mortifié, Hans décida de jouer un mauvais tour à Balz. Alors que l'empereur, assis à table, attendait le plat dont il était friand, Hans déroba le fameux pâté. Il s'en bourra tant et si bien qu'il en eut une indigestion. Pendant ce temps, le roi et l'empereur durent se contenter d'une misérable saucisse. L'empereur Charles le prit du bon côté et déclara : «'Une saucisse, c'est aussi excellent! » Mais le roi, vexé, grommela: « Cuisinier, je te retrouverai ! »

une misérable saucisse


Assis sur son trône, le roi brandit son sceptre et menaça le pauvre Balz : «Misérable, lui dit-il, où a disparu le pâté? Révèle-moi le secret de ton art sinon, demain matin, tu rôtiras sur le bûcher. » Cette désagréable perspective délia la langue de l'ancien écuyer qui avoua tout : le pouvoir de la nappe, la vertu magique de la piécette de Jost et du pouce de Hans. Après cet aveu, c'en était fait de leur bonne entente. Balz dut abandonner sa nappe et se montra ensuite incapable de préparer le moindre plat. Le rusé Hans fut surpris dans son sommeil et dépouillé de son pouce magique. Des laquais,
déguisés en voleurs des grands chemins, désarçonnèrent Jost, lui enlevèrent sa piécette rouillée et tout l'argent qu'il portait sur lui. A l'aube, les trois compagnons, l'oreille basse, quittèrent la ville. L'empereur Charles, qui était à sa fenêtre, les vit et murmura: « Mais, ce sont mes écuyers. Qu’ils s'en aillent, puisqu'ils se sont laissés si bêtement dépouiller. » Hans agitait son pouce comme pour le dégeler. Jost retournait une piécette sans valeur, avec l'espoir d'en tirer des pièces d'or. Balz, l'incomparable cuisinier, grignotait un croûton de pain moisi. Il eût certainement préféré un rôti. Tous trois se dirigèrent vers la forêt de Bohême pour y retrouver la vieille druidesse. Mais celle-ci avait quitté la contrée depuis longtemps.
Le roi fit brûler les trois présents magiques, en disant : « Que celui qui veut avoir argent et nourriture travaille ! »

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