Contes et légendes d'Europe

Provenant de Finlande

contes d'Europe


Abo, le lutin du chaudron

Bien loin, dans les pays du Nord, un seigneur vivait dans son château. Revenant de la chasse avec ses gens, il ordonna à son cuisinier : « Prépare une soupe à l'agneau, au lièvre et au cerf, car nous mourons de faim!» Le cuisinier avait un bon feu dans l'âtre et de l'eau bouillante dans le chaudron. Il y jeta des quartiers d'agneau, de lièvre et de cerf et un fumet délicieux se répandit bientôt dans toute la maison. Alors que le cuisinier s'apprêtait à remplir les plats, un petit bonhomme bondit hors du foyer et supplia: « Donne-moi une pointe de couteau de ce qui mijote dans ton chaudron! » Bienveillant, le cuisinier pensa: « J'ai suffisamment de viande et, du reste, un petit homme comme lui n'en mangera pas beaucoup. » Mais à peine lui eut-il donné ce qu'il désirait, que le lutin disparut et que tout ce qui était dans la marmite le suivit, comme porté par des jambes invisibles.
« Saprelote ! » jura le maître queux qui, tout marri, alla conter sa mésaventure à son seigneur. « Remplis de nouveau la marmite, dit celui-ci, et si le petit troll revient, jette-lui la cuiller à la tête ! »
Cette fois, le cuisinier apprêta, avec la viande, une quantité de légumes verts. Tout était à peu près cuit quand le lutin réapparut. « Donne-moi, je te prie, une fourchetée de légumes pour ma femme qui est malade! » Mais le cuisinier le menaça de le saisir par les oreilles. « Ne me bats pas, supplia le petit homme, mais donne-moi la moindre des choses, je te serai reconnaissant. » Le cuisinier se
laissa toucher et lui tendit une pleine fourchetée. Mais, rapide comme l'éclair, le lutin disparut et tout ce qui mijotait, bouillonnait, flottait dans la marmite disparut aussi comme porté sur des ailes enchantées. Le maître le prit fort mal. « N'hésite pas à tuer le lutin si tu le vois, dit-il au cuisinier. Et sache que je te chasserai à coups de bâton si tu ne parviens pas à me préparer un repas. »
Notre homme se jura qu'on ne l'y prendrait plus. Cependant, lorsque le farfadet, les larmes aux yeux, jaillit de la flamme, il ne songea pas à le tuer. Et notre petit bonhomme supplia le cuisinier de lui donner une cuillerée de soupe, car sa femme était morte, dit-il, et son petit enfant souffrait de la faim.

Abo le lutin


« A vrai dire, je devrais plutôt t'occire! » grogna le maître queux. « N'en fais rien, implora le lutin, toi aussi, tu seras bientôt dans la misère, et alors je t'aiderai... » Le cuisinier se laissa fléchir et lui tendit une cuillerée de soupe. Mais, au même instant, le troll disparut derrière l'âtre et le contenu du chaudron, lièvre, agneau et cerf, redevenus vivants, le suivit. Le cuisinier n'eut pas besoin d'aller conter sa nouvelle déconvenue à son maître, car celui-ci, furieux, faisait irruption dans la cuisine : « Misérable, ramasse tes hardes sinon je mettrai mon fouet en route... ! » Dans sa chambrette, le cuisinier se mit à gémir: « O malheur ! trois fois malheur! » II était effondré et en proie au désespoir quand le lutin accourut à petits pas et sauta sur ses genoux. « Tu vas être récompensé de ce que tu as fait pour moi, lui dit-il. Voici un coffret.
Demande-lui tout ce que tu désires. Tu n'auras qu'à y frapper trois coups et tu seras comblé. » Le cuisinier demanda aussitôt un carrosse, deux chevaux sellés, un page bien vêtu, des provisions et beaucoup d'argent. A peine eut-il frappé les trois coups que cet équipage entrait par la fenêtre. L'homme fut si surpris qu'il en oublia de remercier le bon lutin. Celui-ci, sortant du coin sombre où il se tenait, et revêtant le capuchon qui le rendait invisible, lui dit de sa petite voix claire : « Je suis Abo, le lutin du chaudron. Si tu ne m'avais pas donné de la nourriture, il te serait arrivé malheur. »
Cependant, en bas dans la cuisine, on parlait de préparer un nouveau repas et on discutait des moyens de s'emparer du troll. Mais quelle ne fut pas la surprise du seigneur de voir le cuisinier sortir de sa chambre, suivi des chevaux, du carrosse et du page. Brièvement, l'heureux homme raconta comment les choses s'étaient passées et, au lieu de le chasser à coups de fouet, tous s'inclinèrent très bas et le considérèrent avec le plus grand respect. L'envie les prit de posséder, eux aussi, un coffret enchanté. Ils se donnèrent beaucoup de mal pour préparer des mets savoureux, car le seigneur avait l'espoir que le fumet attirerait le lutin. Celui-ci se fit attendre longtemps et, quand il
vint, il ne voulut pas toucher au contenu des plats. « Le cuisinier m'a pourvu de nourriture, dit-il, mais puisque vous montrez tant de zèle, vous obtiendrez tout de même le coffret. » Des cris de joie l'interrompirent : « Apporte-le ! Apporte-le ! »

le coffret au milieu de la table


Le coffret fut placé au milieu de la table pour que le seigneur et les chasseurs puissent à tour de rôle frapper et en tirer des trésors. Le maître se leva, frappa trois coups et, dans un silence impressionnant, formula ce souhait : « Que nous soit accordé ce qui nous réjouira et nous sera utile ! »
Un violent coup de tonnerre répondit, qui brisa la vaisselle et renversa les meubles. Au même moment, jaillirent du coffret autant de fouets tournoyants et sifflants qu'il y avait d'hommes dans la salle. Ils frappèrent tant et si bien le seigneur et les chasseurs par devant, par derrière, en haut et en bas qu'ils s'écroulèrent à demi-morts sous la table. Des hurlements de douleur retentirent de toutes parts. Finalement, la maison s'abattit sur les assistants et une étincelle, partie du foyer, y mit le feu. Puis une tempête de neige ensevelit les ruines sous un linceul glacé.
Pendant ce temps, le cuisinier compatissant roulait en carrosse sur la grand-route, en direction du sud. Il atteignit la mer. Il s'y plut tellement qu'il demanda, au coffret, un château sur le rivage. Son vœu fut exaucé et, au cours des années, une ville s'édifia autour du château. Le cuisinier lui donna le nom lutin Abo et cette ville existe encore aujourd'hui.

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