Les contes divers

(CONTES DU CAUCASE)

contes du Caucase


Le Roi-Lion .

Toutes les bêtes de la création éprouvèrent une grande frayeur, lorsque le méchant et impitoyable lion fut devenu leur roi. Chaque jour, il partait pour la chasse ; il mangeait autant de bêtes qu'il en déchirait, il en déchirait autant qu'il en estropiait et il en effrayait encore davantage.
Un jour, les bêtes tinrent conseil au sommet du Mont Gex, l'un des plus hauts sommets du Caucase, en un endroit très sauvage, couvert de neige et hérissé de rochers abrupts. Aucun homme n'y avait encore posé le pied et le vent seul passait librement sur le sommet nu de la montagne.
Le lion, le renard, l'ours, le sanglier s'y rendirent ; vinrent ensuite le bouc, puis une quantité infinie de petites bêtes de toutes sortes.
Le rusé renard prit le premier la parole :
- Nous devons, dit-il, nous soumettre au lion, notre roi, car vous savez vous-mêmes qu'on ne coupe pas du bois avec une hache de cire. Mais je vous propose, Messieurs, de nous rendre tous chez le Roi-lion pour le prier de ne plus aller à la chasse, ni de nous déchirer et nous estropier sans raison. En retour, nous lui enverrions chaque jour l'un d'entre nous pour lui servir de dîner.
Le rusé compère pensait :
- Je trouverai bien moyen de m'esquiver lorsque mon tour viendra et puisque le roi n'ira plus à la chasse, je me promènerai librement et sans crainte, même dans la prairie ouverte.
On chercha en vain une meilleure solution ; tout le monde tomba d'accord et l'on se rendit chez le Roi-lion. Celui-ci reçut les animaux :
- Ce sera encore plus facile pour moi, si les pommes me tombent d'elles-mêmes dans la bouche! dit-il après avoir entendu leur proposition. Mais souvenez-vous de votre promesse : Si vous ne la tenez pas, tant pis pour vous !
Les bêtes s'en retournèrent et commencèrent dès le lendemain à nourrir leur roi de leur plein gré.
Notre renard échappa plusieurs fois à son tour, mais à la fin, ses compagnons s'indignèrent :
- Il n'y a que toi qui sortes de l'eau complètement sec ! lui disaient-ils.
Un beau jour - le tour du renard était venu - tout le monde l'attaqua :
- C'est toi qui serviras demain de dîner au roi, sinon c'est nous qui te déchirerons.
Notre renard se mit aussitôt à réfléchir au moyen d'échapper au sort qui l'attendait... et le rusé y réussit. Voici comment :
Il ne se rendit pas chez le Roi-lion le lendemain et resta tout le jour dans sa tanière, sans mettre le nez dehors. Le lion pardonna une première fois, quoique très en colère de n'avoir pas dîné ce jour-là.
Ce ne fut que le troisième jour, après l'heure du dîner, que notre fin renard accourut auprès de son roi, le poil ébouriffé, traînant la patte.

le roi-lion et le renard

En le voyant, le lion rugit contre lui :
- Tes pieds sont-ils de cire ou es-tu venu sur un crapaud ? Voilà deux jours qu'à cause de toi je n'ai rien mangé.
- O Roi-lion, dit le renard tout tremblant, ô puissant souverain, puisse ta vie être longue et le bonheur ton partage! Si je suis en retard, ce n'est pas par ma faute. Ecoute, ô roi, ce qui m'est arrivé :
Ta Majesté sait qu'il y a maintenant une grande fête chez tous tes sujets ; à l'occasion de cette fête, nous étions partis deux pour te servir de dîner. Nous avancions tout doucement, afin de ne pas maigrir en cours de route et de nous présenter devant toi pendant que nous étions encore à point pour être mangés. Tout à coup, un énorme lion, sortant d'une caverne, se trouva devant nous et nous barra le chemin ; ce n'était point ta Majesté, ô roi puissant, mais l'un de tes semblables. Il nous demanda où nous allions. Quand il sut que nous étions en route pour servir de dîner à notre roi, il se mit à rugir d'une manière effrayante. Il n'y a pas ici d'autre chef que moi, dit-il, approchez-vous, c'est moi qui suis votre roi et c'est moi qui vous mangerai. Nous avons tenté de fuir, car nous pensions à toi, ô Roi-lion, qui n'aurais pas à dîner, mais le méchant lion nous poursuivit. Il attrapa mon pauvre camarade ; quant à moi, il m'a cassé la patte, mais j'ai réussi à lui échapper.
Le Roi-lion entra dans une colère terrible ; il rugit férocement et se mit à battre ses flancs de sa queue puissante et à fouiller le sol de ses énormes griffes.
- Quel est encore cet imposteur ! cria-t-il. Tu vas me con¬duire à l'endroit où vous l'avez rencontré et je lui montrerai ce qu'il en coûte de voler les morceaux de la bouche du vrai roi.
Ils se mirent en route et marchèrent longtemps. Mais le pauvre renard traînait pitoyablement sa patte cassée ; il s'arrêta :
- Grâce ! ô puissant roi ! ma patte est cassée et je ne puis plus avancer. Si ta Majesté le veut bien, je me mettrai sur ton dos. Ce n'est plus très loin d'ici.
Le lion fut d'accord.
Notre rusé renard l'amena alors près d'un puits. - Regarde, dit-il, sa tanière est ici.
Le lion se pencha sur le puits et le renard se dissimulant derrière la crinière, cria : - Le voilà, regarde !
Le Roi-lion rugit de colère ; se penchant en avant, il aperçut à ce moment-là sa propre image se réfléchissant dans l'eau du puits et, dans sa fureur, s'y jeta sottement, croyant saisir son rival.
Le renard avait prestement sauté sur le bord du puits. II regarda le lion qui se débattait piteusement dans l'eau profonde et lui cria en éclatant de rire :
- Le proverbe a raison... Ce n'est pas toujours dans les grosses têtes que l'on trouve les grandes intelligences


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