Les contes divers

(CONTE RUSSE)

contes du Caucase

Le pope et son valet Balda

Il était une fois un pope qui ne plaisait pas vraiment au Bon Dieu parce qu'il était paresseux et très avare. Un jour, il se rendit à la foire. Il traînait d'un étal l'autre, cherchant visiblement quelque chose qui ne s'y trouvait pas, quand Balda l'aperçut. Balda ne trouvait pas de travail ces derniers temps. Quand il vit le gros ventre du pope et sa bouche encore grasse des saucisses de son petit déjeuner, il se dit que peut-être il avait là l'occasion de trouver un emploi.
- Que vous êtes matinal, mon père ! s'exclama-t-il en s'inclinant respectueusement devant le pope. Cherchez-vous quelque chose ?
- Je cherche un valet, mais pas n'importe lequel ! Mon valet devra faire la cuisine, le ménage, il devra couper du bois, labourer mes champs, prendre soin de mes chevaux, mener les moutons au pâturage et traire les vaches. Mais surtout, qu'il ne vole pas dans mon garde-manger et qu'il ne boive pas en cachette à mes tonneaux ! Je ne veux pas qu'il me coûte plus que les services qu'il me rend. Allez, laisse-moi passer! Tu ne peux rien comprendre à ce que je raconte.
- Mais si, je comprends très bien, répondit Balda avec enthousiasme. Je suis celui que vous cherchez ! Je travaillerai pour une simple assiette de bouillie. La seule chose que je vous demande, c'est de pouvoir vous donner trois gifles à la fin de mon année de service.
- Ça alors ! s'étonna le pope. Je n'ai jamais entendu une chose pareille ! Un valet gifler un homme de Dieu ? N'est-ce pas là un péché ? Je dois y réfléchir.
Mais comme le pope était très avare, sa réflexion fut de courte durée : trois gifles, ça ne coûtait rien. Alors, il tapa la main de Balda et l'affaire fut conclue.
Balda travaillait beaucoup. Il se levait avant l'aube et allait labourer les champs. De retour avant le chant du coq, il donnait à boire aux chevaux et s'affairait dans la cuisine. Bientôt, le feu crépitait dans l'âtre, la terrasse était balayée, la salle rangée, le fumier sorti, les animaux allongés sur de la paille fraîche... Balda n'arrêtait pas. Il mettait des gâteaux dans le four, faisait sauter des crêpes et invitait toute la famille à prendre un délicieux petit déjeuner. La femme du pope chantait les louanges de Balda. Sa fille, une jeune demoiselle belle comme une image, l'appelait par ici et par là, et Balda, avec le sourire, faisait ses quatre volontés. Le pope paresseux ne sortait plus de son lit.
Ainsi le temps passa très vite... L'année de service de Balda s'achevait, le pope pensa avec inquiétude aux trois gifles promises. Il ne dormit plus, ne mangea plus...

Le pope et son valet Balda

- Que t'arrive-t-il ? lui demanda sa femme.
Le pope fut soulagé de pouvoir tout lui raconter.
- J'ai une idée, dit-elle, je crois savoir comment éviter les trois gifles. Demande à Balda d'exécuter une tâche qu'il ne saura pas faire. Il aura ainsi rompu son contrat et toi le tien !
- Tu es une femme merveilleuse ! s'exclama le pope réjoui, et il fit venir Balda sur-le-champ.
- Ton contrat arrive à sa fin, dit-il, et tu auras bientôt droit à ta récompense, mais avant, il faut que tu fasses encore quelque chose pour moi. Il y a des années, j'ai signé un accord avec les diables, ils devaient me payer un impôt, mais ils ne l'ont jamais fait. Va chercher ce qu'ils me doivent !
Balda ne protesta pas. Il partit vers la mer. Arrivé sur la grève, il frappa la surface de l'eau avec une corde.
- Qu'est-ce que tu fabriques ? s'exclama Lucifer sortant de sous terre.
- Mes hommages, seigneur de l'enfer, grimaça Balda. J'ai l'intention d'agiter les vagues de la mer avec cette corde magique, de provoquer une tempête en enfer et d'en sortir tous les diables comme des taupes de leur terrier.
- Que t'avons-nous fait ? demanda Lucifer très inquiet. Pourquoi veux-tu nous punir d'une manière aussi épouvantable ?
- Vous avez signé un accord avec le pope, mais vous n'avez pas tenu vos engagements.
- Si nous avons oublié quelque chose, protesta Lucifer, nous nous acquitterons de notre dette. Mais je t'en prie, laisse-nous en paix ! Tu es venu chercher de l'argent ? Eh bien ! Avant que tu n'éternues trois fois, mon petit-fils sera là et s'occupera de ton affaire.
Sur ce, il disparut sous terre. Balda, satisfait, éternua bruyamment. Et le petit-fils de Lucifer apparut devant lui, ronronnant comme un chat.
- Mon grand-père a perdu la tête, dit-il. Qui a jamais entendu dire que les diables payaient des impôts aux mortels ? Tu te moques de nous.
Balda ne se laissa pas impressionner et il se remit à frapper la mer de sa corde.
- Attends, attends ! cria le diable. Je te propose un marché. Je vais apporter de l'or. Nous allons faire le tour de la mer en courant et le vainqueur le gardera.
- Toi alors, tu n'es pas bête ! dit Balda en riant. Tu es sûr que l'homme ne peut pas dépasser le diable et que tu vas par ce moyen éviter de payer ta dette ! Je n'ai pas envie de courir aujourd'hui, ajouta-t-il, et je vais laisser ma place à mon petit frère.
Balda s'enfonça dans la forêt de bouleaux toute proche. Il se cacha dans les buissons et attrapa deux lapins. Il les mit dans son sac et retourna près du diable.
- Mon petit frère est impatient de comparer sa rapidité avec la tienne, déclara Balda en tenant un lapin par les deux oreilles.
- Je n'ai pas peur d'une chose aussi minuscule, dit le diable avec mépris.
- Méfie-toi ! répliqua Balda.
Le diable et le lapin partirent. Le diable courait, sans oser se retourner. Le lapin, lui, dès qu'il avait senti qu'il était libre, était rentré chez lui dans la forêt. Pendant ce temps, Balda se reposait, allongé sur la plage, il comptait les nuages. Soudain, il entendit un roulement comme si un troupeau de chevaux s'approchait de lui. Il plongea sa main dans le sac et en sortit le deuxième lapin.
- Repose-toi, petit frère, lui dit-il en le caressant. Tu voudrais courir encore, mais le diable en a assez pour aujourd'hui.
Le diable, essoufflé, faillit pleurer tant il était en colère.

Vous avez signé un accord avec le pope

- Comment est-ce possible ? bégaya-t-il. Comment a-t-il pu arriver avant moi ? Je ne l'ai même pas vu me dépasser.
- Mon petit frère est si rapide qu'on n'arrive même pas à le voir, dit le malin Balda. Mais assez de bavardages, va chercher l'or !
Le diable rentra chez lui et dut subir les sévères reproches de son grand-père.
- Un diable ne donne jamais d'argent à un homme, cria ce dernier hors de lui. Il faut trouver un moyen de le tromper.
Pendant qu'ils cherchaient comment ils pourraient bien faire, Balda s'impatientait. Il frappa la surface de l'eau avec sa corde.
- Retourne voir ce fou furieux, ordonna Lucifer à son petit-fils, ou il va inonder l'enfer.
- Arrête, Balda ! supplia ce dernier en arrivant. Tu aura ton or mais à une condition. Nous allons lancer un bâton. Chacun choisira son but. Celui qui l'atteindra avec le plus de précision, gardera l'or. Quel but choisis-tu ?
- Le nuage, là-bas ! répondit Balda. Je l'atteindrai en plein milieu ! Non seulement j'aurai mon or, mais vous pourrez vous attendre au pire !
- Au pire ! soupira le diable, affolé. Et il courut voir son grand-père pour prendre conseil.
Soudain, un bruit terrible retentit au-dessus de leur tête. Balda fouettait littéralement la surface de la mer avec sa corde !
- Vous essayez encore de me duper, diablotins hurlait-il d'une voix de stentor. Vous allez voir ce que vous allez voir ! Je vais vous verser sur la tête la mer entière avec tous ses monstres marins !
Lucifer tira son petit-fils par l'oreille et l'obligea à retourner parlementer.
- Calme un instant ta colère, murmura le petit diable.
- Sais-tu à qui tu parles ? hurla Balda. Je suis le valet du grand pope. Et toi, enfant du diable, tu vas faire ce que je te dis.
- Que proposes-tu ? demanda le diable.
- Tu vois ce cheval dans la prairie ? dit Balda sarcastique. Eh bien, soulève-le et porte-le jusqu'où tu pourras. J'en ferai autant. Que le meilleur gagne ! Si tu perds, je veux mon or sur-le-champ en espèces sonnantes et trébuchantes.
Le diable gonfla ses pectoraux et se plaça sous le cheval. Il eut beau mobiliser toutes ses forces, souffler, suer, il ne parvint à le soulever que de quelques centimètres. Il fit quelques pas, tituba et s'écroula par terre.
- Diable stupide ! dit Balda. Ce que tu arrives à peine à soulever avec tes bras, je le soulève entre mes jambes !
Balda sauta sur le dos du cheval et partit au galop dans la prairie. L'animal semblait voler et ne touchait presque pas le sol de ses sabots. Le diable s'enfuit, tremblant de peur.
- Vite ! Vite, Lucifer, donnez-lui de l'or ou nous sommes perdus ! criait-il.
« Rien ne sert de discuter », pensa Lucifer, mortifié. Et il lança sur terre, aux pieds de Balda, un sac d'or, plus gros que le ventre du pope. Balda mit le sac sur son dos et rentra joyeusement à la maison.
Le pope le vit arriver de loin par la fenêtre. Cette fois, il devait se préparer à recevoir ses trois gifles! Il avait tellement peur que, ne trouvant pas d'autre solution, il alla se cacher sous les jupes de sa femme. Mais Balda le sortit de sa cachette en le tirant par l'oreille.
- Voici ton or, dit-il. Comme les bons comptes font les bons amis, je réclame ma paye.
- Je ne veux pas de cet argent, pleura le pope, c'est celui du diable ! Garde-le !
Balda n'en démordait pas. Il voulait sa paye.
À la première gifle, le pope se retrouva au plafond. À la deuxième gifle, les mots se mirent à se mélanger dans sa tête, tant et si bien qu'il en perdit l'usage de la parole. À la troisième gifle, il devint totalement idiot.
- Tu as vécu du dur labeur d'autrui sans rien donner en échange, lui dit alors Balda. Eh bien, tel est pris qui croyait prendre !
C'est ton tour maintenant de ne rien avoir en échange : même avec l'or du diable, tu ne pourras te racheter la raison !


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