Les contes divers

CONTE DU CAUCASE

contes divers


Comment la fille du Tzar apprit à travailler.

Il y avait une fois dans les troupeaux du Tzar un taureau si sauvage qu'il n'y avait pas moyen d'en faire façon. Lorsque, après bien des peines, cinq ou six solides gaillards avaient réussi à lui mettre le joug, il commençait à se démener, à se jeter d'un côté ou d'un autre en secouant furieusement la tête, de telle sorte que joug et charrue étaient bientôt mis en pièces.
Or, un jour que le Tzar chassait, il remarqua un pauvre paysan en train de labourer son champ avec une charrue attelée d'un seul boeuf. Le Tzar pensa aussitôt à son fougueux taureau et il dit au paysan :
- Si tu le veux, je te ferai présent d'un vigoureux taureau ; mais je t'avertis qu'il se laisse malaisément mener.
- Merci, mon Tzar, répondit le laboureur. Je le mâterai bien, n'aie pas peur.
Le paysan, qui s'appelait Guigo, reçut donc le taureau. Il le mit dans son étable et le nourrit de paille hâchée, à raison de trois pincées par jour. Après une semaine de ce régime, son nouveau maître voulut l'atteler à sa charrue. Le taureau s'échappa. Guigo le ramena à coups de bâton dans son étable et ne lui donna plus que deux pincées de paille par jour. Cinq jours plus tard, il l'attela de nouveau. Au début, tout alla bien ; le taureau paraissait docile.
Mais lorsque Guigo enfonça le soc de la charrue dans la terre et que le taureau fut obligé de faire un effort pour le tirer dehors, il commença à se débattre, brisa son joug et prit la clef des champs.
Guigo le rattrapa, le fit rentrer dans son étable en le rouant de coups et ne lui donna plus qu'une pincée de paille par jour.
Un certain temps s'écoula. Grâce à ce régime, le taureau s'af¬faiblissait et Guigo jugea bientôt le moment venu de tenter une nouvelle expérience. Il l'attela pour la troisième fois, et cette fois-ci, le taureau laboura tranquillement pendant un bon moment. Après quoi, son maître lui donna à manger en abondance. Le taureau était mâté.
Quelque temps après, le Tzar étant de nouveau en chasse revit Guigo qui labourait ses champs avec une paire de taureaux. Il reconnut celui dont il lui avait fait présent et remarqua qu'on était obligé de modérer son ardeur au travail. Le Tzar, qui se souvenait combien le taureau avait été fougueux et intraitable, en fut très étonné et se mit à réfléchir.
- Qu'y a-t-il de plus nécessaire à l'homme et en même temps de plus honorable pour lui ? se demanda-t-il. Est-ce la richesse, une naissance illustre, le pouvoir ou le travail ?
Puis il se dit :
- Tout, dans ce monde, dépend de la terre, et celle-ci ne se soucie ni de la richesse, ni de la naissance ; peu lui importe le pouvoir, elle ne se soumet qu'au labeur de l'homme et ne nourrit que celui qui la travaille. Pourquoi donc ne donnerais-je pas ma fille, la princesse, à ce Guigo, afin qu'il lui enseigne à travailler ? Ni mes richesses, ni ma naissance ne seraient perdues pour elle ou pour moi, et en ma qualité de Tzar, j'ai le droit de disposer de ma fille pour son bien.
Il appela alors Guigo et lui dit :
- Viens avec moi. Je t'anoblirai et te donnerai ma fille en mariage, à condition que tu lui enseignes à travailler comme tu l'as fait pour ce taureau.
- Pardonne-moi, mon Tzar, répondit Guigo, mais si tu fais cela pour le bien de ta fille, la tzarewna, je te supplie de me laisser tel que je suis, et de ne faire de moi ni un richard, ni un prince.
- Eh bien, je te l'accorde, répartit le Tzar. Il sera fait selon ton désir, car tu sais mieux que moi ce qu'il te faut.
Le Tzar maria donc sa fille, la tzarewna, à Guigo, et il ordonna sévèrement à la première d'obéir en tout à son mari.
Après être entrée dans la hutte du paysan, la tzarewna s'assit sur le takta (espèce de banc qui dans les pauvres cabanes de mou¬jiks du Caucase sert de table et même de lit) et se mit à manger des friandises dont elle avait rempli ses poches.
Elle demeura ainsi longtemps, toujours assise et sans rien faire, jusqu'à ce qu'elle ressentît une soif ardente.
- Holà ! cria-t-elle, ,y a-t-il quelqu'un ici pour m'apporter à boire ?
Guigo, qui se tenait dans un coin de la pièce, lui répondit :
- Il n'y a personne ici pour te servir. Voici un seau ; va toi¬-même au puits, puise de l'eau et rapportes-en. Si tu veux boire, tu n'as qu'à prendre le puisoir qui est accroché au mur.
La tzarewna se mit en colère, bouda et refusa d'aller chercher de l'eau elle-même.
Le temps s'écoulait et elle restait toujours assise, sans bouger et sans rien faire. Comme sa soif devenait intolérable, elle perdit patience et dit à son mari :
- Eh bien, passe-moi le seau et montre-moi où se trouve le puits.
Guigo lui tendit le seau et l'accompagna jusqu'au puits.

Guido l'accompagna au puits



La tzarewna fit remonter le seau plein d'eau et y but, puis
elle le jeta par terre en disant : - Rapporte-le toi-même. Guigo prit le seau et le remit à sa place habituelle.
La tzarewna se rassit sur le takta, et, pour se distraire, regarda par la fenêtre en mâchant du kaïwa (sorte de goudron que les fem¬mes du Caucase mâchent très volontiers).
- Il fait sombre, dit-elle au bout d'un certain temps. Il est temps de manger, pourquoi n'apporte-t-on pas le dîner ?
De son coin, Guigo lui répondit :
- Il n'y a personne ici qui puisse te servir, ma tzarewna, et personne n'a fait le dîner. Mais la viande de mouton se trouve là-¬bas et voici du millet. Prépare du pilaf (mets spécial au Caucase) et mange.
Mais la tzarewna refusa de rien préparer et préféra se coucher sans avoir mangé.
Lorsqu'elle s'éveilla le lendemain matin, elle mourait de faim et de soif. Elle se leva promptement, et, sans rien dire, se rendit au puits, but de l'eau et en rapporta un seau. Puis elle reprit sa place sur le takta et dit :
- Je ne sais pas préparer le pilaf. Comment le fait-on ? Guigo lui montra comment il fallait s'y prendre, l'aida et ils purent enfin dîner.
Après le repas, Guigo prit sa hache et s'en alla dans la forêt pour couper du bois.
Lorsqu'il revint, le soir, il vit que la tzarewna avait préparé un nouveau plat de pilaf et ils purent souper.
Le lendemain matin, Guigo dit à sa femme :
- Il ne nous reste plus de viande de mouton et nous n'avons du millet que pour trois jours. Il faut que tu fasses quelque chose pour gagner de l'argent, afin que nous puissions racheter du millet. Mais la tzarewna répliqua :
- Travaille toi-même. Puisque tu es mon mari, c'est à toi à gagner de l'argent.
- Je travaille tant que je peux, continua Guigo, mais je n'ar¬rive pas à gagner assez d'argent à moi seul, car il me faut avant tout payer les impôts à notre Tzar, ton père.
- Bah ! des impôts ! Quelle bêtise ! fit la tzarewna. Je deman¬derai à mon père de t'en dispenser.
- Non, dit Guigo, cela ne se peut pas. Si mes voisins appre¬naient que j'ai obtenu un tel privilège, ils seraient fâchés contre moi, car je ne suis pas meilleur que les autres.
Le lendemain, la tzarewna mangea le reste du millet et il n'y eut plus rien à manger dans leur maison.
Après s'être privée assez longtemps de nourriture, elle dit enfin à son mari :
- Que faut-il que je fasse ? Je ne sais pas travailler.
Guigo lui procura le matériel nécessaire et lui enseigna à tisser. Elle apprit très vite et travailla avec zèle, si bien que Guigo put vendre sa toile au marché. Avec l'argent qu'il en retira, il put acheter de la viande ; la tzarewna la prépara et ils firent un bon repas.
Puis la tzarewna se remit au travail. Elle savait désormais que, lorsqu'elle travaillerait, elle aurait de quoi dîner, mais que si elle restait oisive, elle n'aurait rien à se mettre sous la dent. Elle se montra bientôt si appliquée qu'elle faisait l'admiration de tout le monde.
Au bout de quelque temps, le tzar s'arrêta de nouveau avec sa suite devant la cabane de Guigo. Il mit pied à terre et entra dans la maison pour juger de ce qui s'y passait : la tzarewna, sa fille, était occupée à trier le millet pour le dîner ; le feu était allumé et la viande cuisait sur l'âtre.
Le Tzar prit place sur le takta et commença à causer avec sa fille. Celle-ci ne se laissa cependant pas distraire de son travail ;
tout en parlant avec son père, elle allait et venait allègrement de la maison à la cour, apportant du bois ou de l'eau, s'occupant de tous les détails du ménage, sans même songer à être fatiguée.
A la fin, le Tzar lui dit :
- Mais qu'as-tu donc, ma chère fille ? Pourquoi ne t'accor¬des-tu pas un instant de repos ? Reste donc auprès de moi et parle¬-moi de ton nouveau genre de vie.
- Voici une hache, mon petit père ; va plutôt couper du bois, car chez nous, celui qui ne travaille pas ne mange pas.
Lorsque Guigo rentra chez lui, à la fin de la journée, le Tzar lui dit d'un air satisfait :
- Eh bien, mon cher gendre, prépare-toi à me suivre. Je te choisis comme premier aide dans mes difficiles fonctions de Tzar. J'ai reconnu que tu sais bien travailler, et, ce qui mieux est, que tu sais enseigner aux autres à travailler. Pour un souverain; c'est là la chose essentielle.
Guigo devint premier ministre du Tzar. Après la mort de ce dernier, il monta lui-même sur le trône et eut un long et glorieux règne.

Haut de page